Longtemps, les machines ont semblé menacer l’emploi des ouvriers, des manutentionnaires ou des employés les moins qualifiés. Mais l’intelligence artificielle (IA) bouleverse ce récit, menaçant désormais les cols blancs : ce sont les tâches administratives, de gestion ou intellectuelles, soit les plus valorisées, qui figurent cette fois parmi les plus exposées. Quelle ironie historique… serait-ce un point de rupture anthropologique qui rebattrait les cartes du travail tel que nous le connaissons ?
13 septembre 1959, en pleine Guerre froide. Le journal américain Chicago Tribune publie une bande dessinée pour le moins originale : un robot au look futuriste, presque kitsch, dresse le couvert et dispose les plats, au service d’une famille modèle américaine. Bon appétit ! « Dans votre maison du futur, finis les problèmes de personnel de maison ! Un robot se chargera de cuisiner, de mettre la table, de débarrasser, de laver la vaisselle et de la ranger », lit-on sous la planche annonciatrice d’un futur – enfin ! – libre. Le même jour, tout un symbole, la sonde soviétique Luna 2 s’écrase sur la Lune, devenant le premier objet fabriqué par l’être humain à atteindre l’astre de tous les songes. La course à l’innovation bat alors son plein. De même, les narratifs et propagandes des deux blocs idéologiques se rendent coup pour coup, tels Rocky Balboa contre Ivan Drago.
Si les réalités techniques n’y sont pas, le fantasme d’un robot subordonné à l’Homme augmenté et débarrassé des tâches pénibles tisse sa toile dans l’imaginaire contagieux américain. Dans la surenchère bipolaire de la Guerre froide, la pensée tech grand public forge un axiome qui ne bougera guère avec les années qui suivront, s’appuyant sur les leçons de la révolution industrielle : les tâches simples et physiques, souvent impécunieuses, sont les plus sujettes à être cédées aux machines. En creux, une vérité équivalente s’installe : plus votre travail est savant et sophistiqué, plus vous êtes hors de portée de la menace des machines. Étudiez le jour, dormez tranquille la nuit pour affranchir votre expertise des réalités physiques !
Mais aujourd’hui, l’intelligence artificielle, particulièrement générative, capable de raisonnements et traitements de l’information bien plus rapides que le cerveau humain, rend certaines de ces aptitudes, autrefois encensées, bien stériles : chercher, organiser, synthétiser, traduire… Elle confronte les cols blancs jusqu’à présent vainqueurs de la mondialisation à leur potentielle obsolescence, fût-elle programmée ou non.
La Belgique, championne en IA
Le 25 février dernier, le Conseil supérieur de l’Emploi (CSE)[1], présidé par le ministre fédéral de l’Emploi David Clarinval (MR) et composé de 31 membres issus du monde académique, de la fonction publique, des services publics de l’emploi et du secteur privé, publiait un rapport consacré à l’intelligence artificielle et au marché de l’emploi. Ce rapport, long d’une septantaine de pages, dresse un état des lieux chiffré de l’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises et de son utilisation par les travailleurs en Belgique. Si le rapport se montre rigoureux et précis, il peine à dissimuler un certain sentiment d’impuissance autant qu’à proposer des solutions durables face aux bouleversements et menaces que fait peser l’intelligence artificielle sur les emplois, enfin sur certains d’entre eux.
Une phrase, d’apparence anodine, y acte noir sur blanc un tournant inédit dans l’histoire des (r)évolutions des structures professionnelles : « Les métiers où la composante cognitive est centrale sont actuellement les plus exposés à l’intelligence artificielle » écrit cliniquement le rapport. Ce constat amer, mais capital, marque un renversement des vulnérabilités des corps de métiers face à l’automatisation du travail. Ironie de l’Histoire ou poursuite logique du néolibéralisme effréné, nos cols blancs apparaissent en mauvaise posture : pour la première fois, ces derniers sont-ils en passe d’être davantage remplaçables par des machines que les travailleurs de métiers manuels ?
De surcroît, le rapport du CSE avance ceci : « Les compétences qui sont fortement exposées à l’IA sont, notamment, l’« organisation de l’information », le « raisonnement déductif » et la « reconnaissance vocale ». Selon la méthodologie utilisée (Felten et al., 2021), plusieurs compétences physiques telles que l’« endurance », la « force » et la « dextérité manuelle » y sont particulièrement peu exposées. »
À la lecture de ces lignes, les fables publicitaires du Chicago de 1956 raisonnent et invitent à s’essayer à une version Belgique en 2026 : « Dans votre entreprise du futur, finis les problèmes de personnels, de salaires et d’émotions ! Un robot se chargera de proposer des idées, prendre les rendez-vous, traiter les commandes, analyser les rapports, sympathiser avec les clients, classer les dossiers, ou encore gérer votre comptabilité. »
3 secteurs en tête
Le CSE précise qu’en Belgique, la proportion d’entreprises ayant adopté l’IA est la plus élevée dans le secteur de l’énergie – qui est essentiellement composée de très grandes entreprises – et dans la branche des technologies de l’information et de la communication (TIC). La prégnance de l’IA dans le secteur de l’énergie suscite une certaine ironie, au regard de son coût énergétique colossal. En somme, l’IA met en jeu un triple paradoxe : les agents économiques ultra spécialisés, en recherche de succès financier et intéressés par le domaine de l’énergie sont les plus exposés à l’intelligence artificielle. Le troisième secteur qui se démarque par son usage de l’IA est celui des activités spécialisées, scientifiques et techniques : services d’ingénierie, conseil en gestion, conseil juridique, contrôle et certification techniques, traducteurs, photographes, etc.
Plus précisément, 90 % des entreprises dans l’énergie, 78 % des entreprises actives dans les TIC et 57 % de celles exerçant des activités spécialisées, scientifiques et techniques utilisent au moins une technologie d’IA. Notons que les femmes sont surreprésentées dans les tâches administratives et sous-représentées dans les fonctions de management, une réalité qui les expose plus que les hommes au remplacement par une IA.
Avec un secteur tertiaire très présent dans son économie (autour des 80 %), la Belgique se situe dans le peloton de tête européen en termes d’utilisation de l’IA au travail dans les postes de management, les fonctions intellectuelles, scientifiques et artistiques ou encore les emplois administratifs.
C’est grave, docteur ?
Si le remplacement stricto sensu des postes reste à ce jour une réalité marginale, le rapport du Conseil supérieur de l’emploi révèle une réduction des opportunités s’offrant aux jeunes travailleurs dans les professions fortement exposées à l’IA. Sous le titre réconfortant « Les nouvelles technologies créent aussi de nouvelles professions », le rapport constate « qu’il est difficile de prédire quels métiers et tâches seront générés par l’IA mais, qu’à court terme, il s’agit notamment de fonctions telles qu’ingénieur prompt, de l’entraînement de modèles d’apprentissage automatique et du suivi de la prise de décisions algorithmique. » Dès lors, d’un ton clinique et posé, nos experts du monde du travail nous apprennent en substance que les fameuses « nouvelles opportunités d’emploi » découlant de l’IA et tant vantées par ses adeptes, s’apparentent à… du baby-sitting d’IA. Avec un tel projet de société, nous voilà rassurés.
Car l’IA ne marche pas seule. Derrière les prouesses des modèles génératifs se cache une multitude de travailleurs souvent invisibles, chargés d’annoter des données, de vérifier des contenus, de corriger des réponses erronées, d’entraîner les algorithmes ou encore de filtrer les contenus les plus violents et traumatisants du web. Des milliers de « petites mains » numériques, fréquemment sous-traitées dans des pays à bas salaires et assurément sous-valorisées, accomplissent un travail répétitif indispensable au fonctionnement des systèmes d’IA. À cela s’ajoutent les ingénieurs, techniciens, opérateurs de centres de données et travailleurs de l’extraction minière qui permettent l’existence même des infrastructures numériques. Autrement dit, encore loin d’avoir supprimé ou libéré le travail humain, l’intelligence artificielle tend souvent à le déplacer, à le fragmenter et à le rendre moins visible, alors qu’il opprime toujours plus.
Reste un argument fréquemment avancé par les défenseurs de l’intelligence artificielle : dans un pays confronté à une pénurie croissante de main-d’œuvre, l’automatisation ne constitue-t-elle pas une nécessité plus qu’un choix ? La question des métiers en pénurie rejoint en effet celle, plus large, du vieillissement démographique. Comme la plupart des pays européens, la Belgique voit sa population vieillir progressivement, tandis que la part des actifs appelés à financer les retraites, les soins de santé et les services publics tend quant à elle à diminuer. Dans ce contexte, les difficultés de recrutement observées aujourd’hui ne relèvent pas uniquement d’un déséquilibre conjoncturel, mais d’une tendance structurelle appelée à s’accentuer au cours des prochaines décennies. Sur ce point, pourtant, le rapport du CSE ne se montre guère plus rassurant. La forte pénurie de main-d’œuvre qui devrait perdurer encore longtemps s’observe notamment dans des métiers tels que ceux d’électricien, d’aide-ménagère, de technicien automobile, d’infirmier ou encore d’aide-soignant. Autant de professions qui exigent une mobilité proprement humaine, une présence physique, une capacité d’adaptation aux situations concrètes ainsi qu’une dextérité que l’intelligence artificielle est encore loin de reproduire. De ce fait, malgré ses progrès spectaculaires dans le traitement de l’information, l’IA ne constitue pas une réponse solide et durable aux principaux métiers en pénurie. Le paradoxe est alors frappant : au moment où la société manque le plus cruellement de travailleurs capables d’agir dans le monde réel, l’essentiel des investissements technologiques vise à automatiser des tâches cognitives exercées derrière un écran. Pourquoi, dès lors, vouloir confier les clés du camion à l’intelligence artificielle ?
Conclusion
En 1959, les illustrateurs du Chicago Tribune imaginaient un futur peuplé de robots domestiques libérant les femmes américaines, et les foyers par extension, des corvées du quotidien. Soixante-sept ans plus tard, le rêve ne s’est pas réalisé comme prévu : les heures gagnées grâce au lave-vaisselle sont dédiées à un patron ou à de nouvelles servitudes. Pour certaines, les journées doubleront. Pour tous, le loisir attendra
Pendant des décennies, l’ascenseur social a reposé sur une promesse implicite : étudier davantage pour s’éloigner des tâches répétitives et se mettre à l’abri de la machine. Or l’intelligence artificielle vient brouiller le jeu. Les compétences que l’on présentait hier comme le sommet de la valeur économique sont précisément celles que les modèles d’IA reproduisent désormais avec une efficacité croissante : les métiers que l’on croyait les plus protégés – parce qu’ils mobilisent le savoir, l’analyse, l’écriture, l’organisation ou la créativité – se découvrent aujourd’hui parmi les plus exposés à l’automatisation, voire la substitution. À l’inverse, de nombreux métiers exigeant présence physique, dextérité ou interaction humaine concrète demeurent difficiles à automatiser.
Alors les cols blancs disparaîtront-ils demain ? Non. Pas plus que les ouvriers n’ont disparu lors des précédentes révolutions industrielles. Mais le centre de gravité de l’inquiétude s’est déplacé. Pour la première fois depuis longtemps, les gagnants traditionnels de l’économie de la connaissance découvrent que leur position n’est pas garantie. Le vieux fantasme du robot remplaçant les travailleurs existe toujours ; simplement, il a changé de cibles. Au fond, le véritable enseignement de cette révolution n’est peut-être pas technologique mais politique. Car si la Révolution industrielle nous apprend quelque chose, c’est que les gains en productivité ne se transforment jamais spontanément en prospérité partagée. Entre le robot de 1959 et l’intelligence artificielle de 2026, une même interrogation demeure : qui profitera réellement du travail que les humains ne feront plus ?
P.S. : Les journalistes font partie des catégories qu’on annonce remplaçables par une IA. D’ailleurs, le dernier paragraphe a été rédigé par une intelligence artificielle. Pas mal ! Mais au-delà des discussions sur ce que l’IA est capable de faire (ou pas), quand est-ce qu’on débat de ce qu’on veut vraiment ?
Publié le 15 juin 2026.
[1] Le CSE a une fonction d’information et de conseil du Gouvernement fédéral, et que sa mission consiste ainsi à suivre la politique de l’emploi et examiner les propositions visant à favoriser la création d’emplois.


