Se mobiliser, c’est aussi (se) raconter

Se mobiliser, c’est aussi (se) raconter

Alors que les syndicats et le mouvement social sont vent debout contre les mesures des gouvernements Arizona (fédéral) et Azur (régional wallon), la question des mobilisations s’est surtout canalisée autour d’un axe socioéconomique revendicatif. Dans une autre perspective, complémentaire, certains récits peuvent devenir de véritables leviers d’action concrète. Parce que les mots comptent et les histoires qu’ils racontent ont de l’impact. Parce que l’être humain est un être de langage aussi.

Le premier à avoir compris combien le langage pouvait structurer un comportement est le philologue Victor Klemperer qui, pour l’avoir vécu, décrit dès 1946 la manière dont le régime hitlérien s’est emparé des mots pour en faire des armes à son unique service.

Il fut le premier à comprendre que la rhétorique nazie, en corrompant la langue allemande, réussit à faire passer pour vrai ce qui est faux. Dans son ouvrage majeur, LTI (Lingua tertii imperii, c’est-à-dire « la langue du IIIe Reich »), il étudie les mots de la propagande nazie, la façon dont ils deviennent toxiques, s’immiscent dans les esprits et imprègnent les comportements. Il a ainsi montré comment ce langage idéologique forgé de toutes pièces finit par devenir totalitaire et effacer presque entièrement la langue commune.

Fonder la démocratie en raison

Après lui, d’autres penseurs ont compris l’importance du langage dans l’élaboration de notre conscience, y compris collective. Et notamment le philosophe allemand, disparu récemment, Jurgen Habermas, a cherché à déterminer les conditions de possibilité de fonder la délibération et donc la démocratie sur des pratiques rationnelles. Il a ainsi décrit les principes de « l’agir communicationnel » en réponse au pouvoir totalitaire que peuvent contenir les mots lorsqu’ils sont dévoyés de leurs sens. Ainsi, Habermas n’identifie pas le langage seulement comme un outil de communication mais comme un vecteur essentiel pour construire la réalité sociale. L’agir communicationnel décrit les conditions minimales pour fonder l’entente commune qui permet de coordonner une action.

Dans ce cadre logique, construit sur une raison commune, le langage permet d’exprimer des intentions, de poser des questions, de contester des normes et de négocier des significations. Tout cela dans le but d’une compréhension commune favorisant le consensus plutôt que l’unanimité, la mise en commun d’un débat plutôt que l’argumentation et la rhétorique d’un seul.

Les analyses de Klemperer laissaient déjà entrevoir combien le sentiment pouvait être préféré au réel. Ou dit autrement, combien la dimension émotionnelle au sein d’une culture sous-tend un langage qui modèle nos concepts, lesquels nous permettent d’appréhender le monde qui nous entoure.

C’est ce que nous dit par exemple George Lakoff, professeur de linguistique cognitive à l’Université de Berkeley en Californie. Depuis les années 1980, il analyse les discours politiques et tente de relever les mécanismes cérébraux à l’œuvre dans l’élaboration de leur signification.

Mobiliser (par) les affects

Dans La Guerre des mots, George Lakoff nous apprend qu’un concept ne se comprend que si notre cerveau utilise une image issue d’un autre domaine qui nous est familier. C’est ce qu’il appelle un cadre (ou frame en anglais), c’est-à-dire la manière d’organiser la perception d’un phénomène à travers un cadre cognitif et moral particulier. Ce cadre narratif influence la manière dont les gens comprennent un sujet avant même qu’ils y réfléchissent rationnellement. Ainsi, par exemple, « les charges fiscales » ou « la rage taxatoire » sont des frames de droite qui, répétés à l’envi, supplantent les frames de gauche qui devraient valoriser « la cotisation sociale » ou « la redistribution par l’impôt ». Il est toujours possible de travailler ces frames selon le contexte culturel. Mais ce qui rend le débat politique difficile, « c’est que les gens ont des « frames » différents sur un même sujet. Les progressistes et les réactionnaires ne comprennent donc pas les discours de la même manière, puisqu’ils n’activent pas le même cadre moral pour les appréhender. »

Créer l’adhésion collective et susciter le passage à l’action nécessite de se projeter vers un futur désirable. En ce sens, la bataille culturelle sera une bataille pour les « frames ». C’est dans ce cadre que les récits revêtent toute leur importance car ils structurent notre rapport au monde. Jérôme Van Ruychevelt Ebstein y insiste beaucoup dans son petit ouvrage gratuit au franc succès « Pourquoi les narratifs de gauche ne touchent plus les classes populaires » : il faut raconter des histoires dans lesquelles les gens peuvent s’identifier à des personnages. « Sur la suppression des allocations de chômage après deux ans, on a beaucoup cité de chiffres, des statistiques sur les personnes exclues, les coûts pour les communes, nous dit-il. Mais tant qu’on ne raconte pas d’histoire, qu’on ne met pas de visages, cela ne touche pas. À l’inverse, quand la FGTB a raconté l’histoire d’une caissière licenciée après 35 ans de carrière qui sera rayée du chômage dans deux ans ; là, la dimension morale et émotionnelle a ressurgi. Les gens se sont sentis concernés. »

Le récit comme levier d’action

Le récit n’est pas un langage comme les autres. Pour Albin Wagener, professeur en analyse de discours à l’Université catholique de Lille, un récit se distingue par sa capacité à raconter une histoire qui met en scène des acteurs qui se retrouvent à agir à travers une succession d’événements. On dit alors que le récit dispose d’une pleine dimension narrative. Pour le sociolinguiste lillois, les récits sont des outils politiques puissants pour mobiliser les communautés, représenter les engagements et inspirer des actions concrètes. Aussi, est-ce la raison pour laquelle, avec son équipe de l’Agence de la transition écologique (Ademe), il a étudié, sous l’œil linguistique, des milliers de récits liés à la transition écologique portant sur 559 initiatives menées partout en France entre 1980 et 2020.

Cette étude fait plus de 250 pages et dresse un inventaire des récits écologiques mis en circulation. Elle permet de comprendre comment les discours des uns et des autres se sont appropriés les enjeux de la transition écologique mais surtout quelles dimensions ont particulièrement été mobilisées par les initiatives qui ont le mieux fonctionné. Parmi elles, les récits emblématiques ont été ceux traitant d’actions concrètes, incarnés par des acteurs forts et des créateurs d’imaginaires capables de transformer les représentations qui circulent dans la société. Si son analyse vise à développer les imaginaires de la transition écologique, ses enseignements restent stimulants pour penser la mobilisation sociale.

Les piliers de la mobilisation

L’analyse est à la fois quantitative (occurrence des thèmes, inscription dans les pratiques locales) et qualitative (mise en exergue des récits mobilisateurs, efficacité, etc). Elle intéresse au plus haut point car elle synthétise en quelque sorte l’approche rationnelle du langage porté par Habermas et les leviers d’action émotionnels vus chez Lakoff. En cela, l’objectif de l’étude porté sur la transition écologique paraît tout à fait transposable à la mobilisation sociale car les enseignements portent sur des récits considérés comme des outils essentiels pour mobiliser les acteurs, structurer les actions et inspirer des initiatives concrètes pour une société durable et solidaire.

Selon cette étude, pour que les récits deviennent emblématiques, c’est-à-dire porteurs de réels leviers d’action, ils doivent s’articuler autour de trois dimensions : repenser les liens sociaux, construire un nouvel attachement au territoire et stimuler la transition culturelle, c’est-à-dire les changements en matière d’habitudes et de modes de vie que la mobilisation implique. Ils varient selon les régions, les secteurs d’activité et sont souvent portés par des associations, coopératives, collectivités et syndicats.

Repenser les liens sociaux

Une grande majorité d’initiatives portent des récits qui proposent de prendre appui sur des émotions positives et rassembleuses, qui s’inscrivent dans un réel souci de l’autre, de la simple convivialité à la volonté de prendre soin de ce qui nous entoure. Il y a un rapport consubstantiel entre liens et lieux sociaux où peuvent s’organiser les échanges, la solidarité, les rencontres culturelles, l’entraide et le partage, notamment de compétences (par exemple, dans les repair cafés).

Construire un nouvel attachement au territoire

Une très grande partie des initiatives sont justement construites dans l’optique de s’inscrire dans un réseau d’acteurs locaux, qui œuvrent pour donner de la fierté à un territoire, que cela soit du point de vue social ou économique. Penser global, agir local reste une référence afin d’ancrer les actions dans une logique de sentiment d’appartenance, de reconnaissance des cultures vécues et de sens partagé par une communauté.

Stimuler la transition culturelle

Bon nombre d’initiatives proposent de penser et de construire une société disposant de modèles alternatifs offrant des pratiques concrètes innovantes ou totalement différentes du modèle socio-économique dominant. Pour cela, il s’agit à la fois de donner envie, de montrer que les alternatives peuvent procurer du plaisir, mais également qu’elles sont crédibles sur la durée, avec des résultats tout à fait palpables.

Source : Ademe, 2025, https://theconversation.com/parler-decologie-en-france-que-revele-lanalyse-linguistique-des-recits-de-la-transition-273248.

En tout état de cause, informer ne suffit pas. Les récits emblématiques analysés dans ce rapport ont pour point commun de sensibiliser par l’action, concrètement, en partant de l’expérience vécue et en matérialisant l’ensemble par des résultats tangibles. C’est le principe même des récits emblématiques définis par Albin Wagener : structurer une narration construite, la matérialiser par des actions, et l’incarner par des communautés ou des collectifs.

Des récits à se réapproprier

Il n’y a jamais d’action sans récit qui participe à matérialiser les imaginaires et à inspirer des initiatives concrètes sur le terrain. Tout récit est intrinsèquement en lien avec des situations sociales.

Il faut donc réapprendre à raconter une histoire. Cela passera inévitablement par la volonté de se réapproprier notre histoire et les mots qui l’ont construite et accompagnée.

Il faudra se demander, comme le rappelle Jérôme Van Ruychevelt Ebstein à la fin de son opuscule, si nous « construisons une narration commune qui relie les autres luttes progressistes sous un même cadre, avec des valeurs et des éléments de langage partagés. Notre communication cherche-t-elle à convaincre uniquement par des faits et des arguments rationnels, ou délivre-t-elle un projet de société désirable, mobilisateur, qui parle aux affects et aux aspirations des gens ? Sommes-nous en train de défendre l’existant, ou de proposer un horizon qui donne envie de se battre pour lui ? »

Victor Kemplerer pouvait craindre que l’appauvrissement du langage conditionne l’esprit pour éclipser la raison au profit du fanatisme. Comprenant le danger, Habermas a développé l’échange d’arguments rationnels au sein d’un « agir communicationnel » pour parvenir au consensus démocratique. À nouveau, face au péril que représente une nouvelle uniformisation du langage où l’on ne distingue plus vraiment le vrai du faux, l’info de l’intox, où le soupçon se généralise sur l’ensemble des discours, il faut retrouver un fil narratif capable de rassembler et de mobiliser.

Pour les militants actifs, les trois piliers de la mobilisation mis en lumière par l’étude d’Albin Wagener représentent sans doute des évidences. Ils font partie de leur action quotidienne, ils structurent un programme de lutte et de résistance. Toutefois, même après avoir appris à repérer les langages de l’adversaire, évité d’utiliser ses mots, pris garde à ne pas réutiliser ses « cadres » et ses « frames », on a peut-être trop souvent oublié de proposer des récits incarnés et désirables.

Pierre Vermeire
Rédacteur MaTribune.be |  Plus de publications

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