Trois erreurs à 944 millions d’euros : le désastre des apprentis-ingénieurs wallons

Trois erreurs à 944 millions d’euros : le désastre des apprentis-ingénieurs wallons

On allait voir ce qu’on allait voir. Ils allaient gérer la Région wallonne, non plus comme des poètes, mais comme des ingénieurs : avec efficacité et précision. Finis les gaspillages et les déficits, finies les approximations et les promesses en l’air. Un an et dix mois après l’entrée en fonction du gouvernement MR-Engagés, c’est exactement le contraire qui s’est passé. Au fil des mois, dossier après dossier, de multiples bourdes se sont accumulées, et non des moindres. Pas des erreurs de quelques millions. Non. Des erreurs se chiffrant en centaines de millions d’euros qui, bout à bout, creusent un trou supplémentaire de près d’un milliard d’euros dans les finances wallonnes. Passons en revue trois dossiers emblématiques, sans oublier de rappeler que les erreurs commises par ce gouvernement ne sont pas que budgétaires ou comptables.

  1. Budget 2025 : erreur de 572 millions d’euros

Commençons par les comptes 2025, à savoir l’exécution réelle du budget de l’année écoulée. Alors qu’un budget est toujours une estimation, les comptes sont calculés et validés a posteriori chaque année par l’Institut des comptes nationaux (ICN). Cette instance indépendante a rendu son verdict en avril 2026 : le déficit SEC de la Région pour l’année 2025 est de 2,853 milliards. Or, lors de l’ajustement budgétaire en avril 2025, le gouvernement avait calculé que le déficit s’établirait à 2,281 milliards d’euros. L’ICN constate donc une dégradation de 572 millions d’euros.

Cette erreur monumentale est d’autant plus détonante que, depuis 2020, chaque année, sans exception, les comptes réels étaient systématiquement meilleurs que le budget ajusté. L’année 2025, première année du gouvernement MR-Engagés, fait donc voler en éclat cette constante.

Ajoutons que depuis l’arrivée de la coalition azur au pouvoir en juillet 2024, le déficit s’est donc creusé de 837 millions : on est passé d’un budget initial 2025 de – 2,016 milliards à un budget effectif de – 2,853 milliards. Cette coalition n’avait-elle pas pour objectif prioritaire d’assainir les finances wallonnes et de réduire les déficits ? N’était-ce pas cet objectif qui leur permettait de justifier leurs innombrables coupes dans les dépenses sociales et les services publics ?

Face à ce constat, quelle est la position du ministre-Président et ministre des Finances Adrien Dolimont ? Il persiste et signe : les efforts structurels vont continuer et la trajectoire initiale, à savoir un retour à l’équilibre en 2029, est maintenue, comme si de rien n’était.

  • Les droits d’enregistrement : erreur de 45 millions d’euros dès la première année

Même si cette erreur est comprise dans les 572 millions, il est important de s’y attarder quelque peu. La réforme des droits d’enregistrement était l’une des mesures phares du gouvernement wallon. Une réforme très coûteuse : 731 millions d’euros de manque à gagner pour les recettes publiques sur la période 2025-2029[1], dont 250 millions pour l’année 2025.

Mais lors de l’analyse des comptes 2025, on apprend que le coût réel est finalement de 295 millions d’euros (+ 45 millions !), soit une erreur de quasiment 20 %, pas vraiment ce qu’on peut appeler une gestion rigoureuse et des estimations précises.

Cette sous-estimation grossière vient donc aggraver encore un peu plus un déficit que le gouvernement prétendait réduire. Mais au-delà de l’aspect budgétaire, cette réforme, a-t-elle atteint ses objectifs, à savoir faciliter l’accès à la propriété ? La réponse est clairement non. À l’heure actuelle, cette réforme peut être considérée comme un échec patent : mal pensée, mal ciblée, très coûteuse, socialement injuste et dont les effets sont annulés par la forte hausse des prix de l’immobilier.

Face à ce constat, quelle est la position du ministre-Président ? Il persiste et signe : cette réforme était nécessaire et est efficace, et il est hors de question de la faire évoluer, comme si de rien n’était.

  • Impact de la réforme fiscale fédérale sur les finances wallonnes : erreur de 372 millions d’euros

Ce dossier, en plus de son impact financier, montre à quel point le gouvernement wallon ne se soucie pas réellement des intérêts de la Wallonie et des Wallons et Wallonnes.

Au cœur du programme fiscal du gouvernement fédéral Arizona se trouve une réforme fiscale, dont le relèvement de la quotité exemptée d’impôt. Aujourd’hui fixée à 10.910 euros sur les revenus 2025, la quotité exemptée d’impôt augmenterait progressivement et passerait à 15.300 euros en 2030, soit une hausse de plus de 40 %. L’objectif de cette mesure est de creuser l’écart entre les revenus du travail et les revenus de remplacement (la fameuse différence de 500 euros).

Que cette mesure soit efficace et juste peut être débattu. Mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’elle a dans tous les cas des conséquences importantes sur les finances des entités fédérées, dont la Région wallonne.

En effet, lorsque l’État fédéral réduit l’impôt sur les revenus, il ne se prive pas seulement d’une partie de ses propres recettes : il prive aussi les Régions d’une partie des leurs. La mécanique est la suivante : une partie des recettes des Régions est calculée sur la base de l’IPP (impôt des personnes physiques) perçu sur leur territoire. Moins l’État fédéral perçoit d’impôts, parce qu’il en exonère davantage, moins les Régions reçoivent leur part de financement. C’est automatique, c’est mécanique, et c’est considérable.

En février 2025, le ministre wallon du Budget Dolimont annonce que la réforme fiscale coûtera 270 millions d’euros à la Région wallonne. Un chiffre déjà lourd dans un contexte de déficit structurel. Alors que l’opposition dénonce cette situation, le ministre-Président se veut rassurant et parle même d’opportunités à saisir

Dans les semaines suivantes, cette estimation est révisée à la hausse : 328 millions d’euros, soit rien moins que 60 millions supplémentaires en l’espace de quelques semaines. Mais le 15 décembre 2025, le CERPE (Centre d’Études en Finances Publiques) de Namur publie ses propres calculs, en se concentrant sur la seule mesure d’augmentation de la quotité exemptée (de 10.910 à 15.300 euros). Résultat : les pertes pour la Région wallonne se monteraient en réalité à 642 millions d’euros, quasiment le double des estimations officielles.

Interpellé sur cette question par le député Stéphane Hazée (Écolo) le 18 décembre 2025 au Parlement wallon, on aurait pu s’attendre à ce que le ministre compétent, en tant que premier défenseur des intérêts wallons, sonne l’alarme et mandate immédiatement son administration pour vérifier ces chiffres. Ce serait le minimum attendu de quelqu’un qui se réclame de la rigueur gestionnaire. Sa réponse fut tout autre : « Je vais rester sur l’impact de 328 millions d’euros… Je n’aime pas trop jouer à l’apprenti sorcier. » On croit rêver :face à ces chiffres très alarmants, et alors que les finances wallonnes sont sous pression structurelle, nous avons donc un ministre-Président qui préfère rester sur ses estimations plutôt que d’investiguer en collaborant avec le CERPE, un centre de recherche universitaire reconnu.

Conclusion

Résumons : trois dossiers importants, des erreurs d’estimations de 944 millions. Et si on additionne les deux réformes fiscales wallonnes (droits d’enregistrement et droits de succession) et l’impact de la réforme fiscale fédérale, on atteint un coût astronomique de 2,19 milliards pour les finances wallonnes[2] !

On serait tenté de qualifier nos responsables politiques, non pas d’apprentis-sorciers, mais d’apprentis-ingénieurs, ou d’apprentis tout court. Mais ce serait encore leur faire trop d’honneur.

Car un apprenti, certes, tâtonne et se trompe. Mais il est attentif à ses erreurs, il les corrige, il progresse. C’est précisément le sens de l’apprentissage. Or Adrien Dolimont n’est pas un débutant. Il est aujourd’hui ministre-Président, premier responsable de la Région. Et il ne découvre pas les arcanes des finances publiques : il était déjà ministre du Budget dans le gouvernement wallon précédent. Cette désinvolture face à de telles erreurs, et cette absence totale de remise en question, aucun maître de stage ne l’accepterait d’un apprenti. Les vrais apprentis, quand ils font une erreur, on leur explique pourquoi. Ils se corrigent, et ils recommencent autrement, en essayant de faire mieux.

Traiter Adrien Dolimont d’apprenti-comptable ou d’apprenti-ministre des Finances serait donc une injure aux vrais apprentis, ceux qui, dans les cuisines, ateliers et chantiers de Wallonie, travaillent dur, avec sérieux et humilité, souvent pour une rémunération beaucoup trop faible. Ces apprentis-là méritent tout notre respect, pas d’être associés à cet amateurisme criant et cette désinvolture gestionnaire habillée en discours de rigueur.

Et parce qu’il n’y a pas que les chiffres qui comptent … Dans cet article, nous nous sommes concentré sur trois dossiers ayant des impacts importants sur la situation des finances wallonnes. Mais nous aurions pu aborder toute une autre série de dossiers où le gouvernement a également montré un grand amateurisme, à nouveau sans beaucoup de remise en question. Sans les développer ici, citons-en quelques-uns :

  • La fin des primes rénovation, qui a mis en difficulté tout le secteur de la construction et a fait exploser le nombre de dossiers à traiter.
  • Le plantage perpétuel des plans de simplification administrative.
  • La réforme profonde des cellules de reconversion, alors que celles-ci ont prouvé leur grande efficacité.
  • La réforme profondément injuste et injustifiée de l’enseignement.
  • Les ratés de la réforme du statut de la fonction publique, lancée sans estimation budgétaire sérieuse, et générant des surcoûts (cotisations de l’employeur plus élevées pour les contractuels) et des risques financiers à long terme sur le financement fédéral des pensions.

Et cette liste n’est pas exhaustive…

Publié le 18 mai 2026.


[1] Coût total de la réforme des Droits d’enregistrement (731 millions) : 2025 – 250 millions ; 2026 – 196 millions ; 2027 – 145 millions ; 2028 – 95 millions ; 2029 – 45 millions.

[2] 776 millions pour la réforme des droits d’enregistrement + 770 millions pour les droits de succession + 642 millions pour le coût de la réforme fiscale.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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