Caricature, vous avez dit caricature ?

Caricature, vous avez dit caricature ?

Quelques analyses de l’entretien d’Yvan Verougstraete à La Libre

L’entretien d’Yvan Verougstraete à La Libre Belgique du 11 avril 2026 échappe-t-il à ce que l’« Engagé » reproche à l’opposition : la « caricature » et les « fake news » ?

Si l’on reprend la définition de la caricature proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), on portera son attention sur un « portrait […] le plus souvent schématique » ou sur une « image non conforme à la réalité qu’elle représente ou suggère ». La fake news vise quant à elle à discréditer un adversaire supposé menteur en invoquant un principe de vérité indiscutable, dans un contexte démocratique où les points de vue et le désaccord sont pourtant inévitables.

Sur le vieux continent comme outre-Atlantique, brandir la formule « fake news » (ou sa variante « c’est faux ») avec aplomb peut servir l’intérêt d’une vérité très discutable et située, voire « militante » (un mot devenu grossier dans la bouche de nombreux idéologues, pourtant toujours adeptes de la chose).

Un État si dépensier…

Première caricature à étudier chez Yvan Verougstraete : le fameux mythe du « gaspillage de l’argent public » par un État dépensier vivant au-dessus de ses moyens. Cet argument convoque implicitement la figure du bon père de famille qui maîtrise les dépenses d’une administration publique qu’il convient de « rationaliser », de « moderniser » et de « digitaliser » pour la rendre « efficace ».

Appuyant cette métaphore familiale, l’homme politique soutient que « les gens » doivent « se rendre compte qu’il faut travailler plus longtemps ». Le paternalisme est assumé, dans une logique « démocratique » de l’acceptation, voire de la résignation. Il s’agit dans ce cas, pour les citoyens, d’accepter des mesures « pour leur bien » (ou plutôt « pour le bien des finances publiques »). Une conception du bien très située. Ces formules sont désormais des classiques du discours néolibéral – et plus largement de la supposée « nécessité » économique – visant à vider l’État social de sa puissance redistributive. Paradoxalement, ces formules et méthodes sont le plus souvent invoquées au nom de la défense d’un État « social ». Yvan Verougstraete n’y échappe pas.

Alerter sur la crise énergétique : « crier au loup » ?

Une répartition des bénéfices engrangés par la hausse du prix du carburant au profit de « ceux qui en ont le plus besoin » est vaguement formulée. Pour le reste, on cherchera de plus en plus vainement le caractère justement social de cet État. « Il ne faut pas rêver », les aides « seront limitées ». L’État redistributif devient donc une chimère, un songe. Rien de neuf dans cette argumentation qui cherche à convaincre chacun (citoyens, opposition politique, syndicats…) qu’on détruit le « commun » au nom du bien commun (le traditionnel pompier pyromane).

À la question « Le gouvernement pourrait donc revenir sur l’augmentation des accises sur les carburants ? », Yvan Verougstraete répond « Exactement. Si les prix ne sont pas revenus à la normale, c’est envisageable ». L’avenir jugera de cette assertion. Selon lui, dénoncer l’impact de la hausse des prix du gaz et du pétrole, « glissement » d’accises compris (puisque c’est la métaphore utilisée), serait une manière de « crier au loup ». Caricature contre caricature ? Le quotidien de nombreux travailleurs soumis à une double hausse, celle de leur mode de déplacement et celle de leur moyen de chauffage, semble fort peu importer.

Dépense nécessaire, recette perdue et politiques migratoires

Revenons à l’argument du gaspillage d’argent public. Quid de la fuite colossale de recettes publiques organisée par l’évasion fiscale, du manque à gagner par l’absence d’une taxe sur les hauts patrimoines ou de la captation privée des rentes induite par la libéralisation progressive du secteur de l’énergie ? À moins d’y voir un réel gaspillage, celui des recettes potentielles que l’État aurait pu capter. Ou Yvan Verougstraete parlerait-il plutôt du système toujours aussi inégalitaire et coûteux des voitures de société, des dépenses importantes induites par la gestion punitive de l’immigration (centres fermés, rapatriements, gestion policière), encore actée au niveau européen comme fédéral, ou des nombreux mécanismes de subsidiation (notamment de la recherche) profitant à des entreprises privées ?

Rien n’est moins sûr. Les mesures économiques pointées ci-dessus ne semblent pas relever des ambitions et des critiques budgétaires portées par le gouvernement auquel son parti participe. Celles-ci s’orientent plutôt vers une attaque contre les prestataires sociaux, les petites ASBL qui dépendent, pour pouvoir engager, du système des aides publiques à l’emploi (les fameux points APE wallons) ou encore les pensions d’une majorité de cotisants, surtout de cotisantes, dans le secteur public comme privé. Même le Bureau fédéral du Plan le confirme.

La deuxième partie de l’interview de La Libre insiste sur la nécessité du respect de l’état de droit dans le cadre des visites domiciliaires. On attend donc une cohérence des votes des représentants Engagés au Parlement sur ces sujets. Dans l’entretien, Yvan Verougstraete insiste d’abord sur la rupture qu’introduirait, selon lui, le nouveau projet sur les visites domiciliaires, qu’il juge injustement caricaturé par l’opposition. Il avance comme différence centrale l’intervention obligatoire d’un juge d’instruction pour autoriser ces visites, qu’il présente comme une garantie absente du dispositif antérieur (présenté sous le gouvernement Michel). Le journaliste l’interrompt alors pour souligner que ce contrôle judiciaire figurait déjà dans le projet précédent. Pris de court, Yvan Verougstraete se replie sur un argument plus général, affirmant que le texte actuel serait de toute façon mieux encadré, au moyen de « balises très claires », sans revenir sur l’inexactitude de son affirmation initiale.

Une conception très située de la chose publique

Implicitement, le discours d’Yvan Verougstraete oriente très singulièrement la manière dont on se représente l’État. Qu’est-ce qui est désigné en réalité, dans l’idéologie du président du plus vieux parti de Belgique ? Ce simple nom « État » est souvent utilisé à tort et à travers pour nommer des réalités complexes et parfois contradictoires : s’agit-il du système de redistribution de l’argent perçu par les impôts ? de l’appareil administratif servant à mettre en œuvre les décisions politiques ? de l’ensemble des services proposés aux citoyens et aux citoyennes (école, entretien, santé, etc.) ? de l’appareil policier et du système législatif qui l’accompagne ? d’un champ de rapports de force entre pouvoir et limites de celui-ci ? ou encore, est-ce une structure complexe cadrant la vie économique d’un pays en imposant des règles fiscales, une organisation du travail et servant à la reproduction d’une hiérarchie sociale ? un Léviathan[1] en somme ?

L’État est surtout associé, dans les propos d’Yvan Verougstraete, au registre de l’enrichissement et du bénéfice, comme s’il s’agissait d’une structure strictement économique : « Nous demandons que l’État ne fasse pas de bénéfice grâce à la crise, et que le bénéfice éventuel soit redistribué. Maintenant, il faut être de bon compte, l’enrichissement de l’État va être très limité ».

Aux yeux de l’intéressé, l’État est fortement lié au monde des entreprises privées, qui risquent à tout moment de délocaliser. C’est un argument fameux induit par la soumission aux règles du marché totalement libre et sans entrave, principe de concurrence que le président de parti et député entend pourtant limiter. Sans vraiment proposer de méthodologie. Ancien patron (fondateur de la chaîne Medi-Market et ancien dirigeant de Délitraiteur), Yvan Verougstraete assume sans détour la comparaison entre la gestion politique et la gestion entrepreneuriale : « Honnêtement, la politique, c’est plus dur que de gérer une boîte de 300 millions d’euros de chiffre d’affaires ».

L’État, cet immense bureau ?

Archétype du capitalisme privé, le secteur de l’intelligence artificielle (IA) accentuerait selon lui la tendance à la délocalisation. On imaginerait, en réponse à ce risque accru, la nécessité d’une intervention de l’État (ou des États au niveau européen) contraignant ces nouvelles entreprises gigantesques. On suivra à ce propos les votes du groupe Renew Europe au Parlement européen (dont Les Engagés font partie, au même titre que le MR et Anders) sur l’IA Act, dont les principes de régulation économique sont loin d’être actés, que du contraire. Malgré une volonté de réguler et de cadrer le secteur (surtout sur le plan éthique), le réflexe des avantages aux entreprises privées risque de resurgir au nom de la concurrence mondialisée. On ne voit donc pas la structure étatique revenir comme un régulateur des monopoles économiques. La peur de la « bureaucratie » vient en effet contredire l’idée d’un interventionnisme étatique, tel un argument ressassé, comme si l’État – ce monstre prenant alors la forme d’un immense bureau – contraignait chaque décision et chaque liberté individuelle, chaque « initiative » ou « entreprise » (deux termes qui épousent l’idéologie étudiée, celle d’un entrepreneuriat salvateur et non contraint).

Cette perception caricaturale est en réalité liée à un autre stéréotype qui a la vie dure, celui du « fonctionnaire » assis derrière son guichet, attendant la fin de sa journée minutée. Or, qui sont ces fonctionnaires ? Des enseignants, du personnel soignant, des balayeurs de rue, des agents de police, des militaires, des accompagnateurs de train, des juges, des conseillers précieux pour la compréhension de certains formulaires administratifs ? On est loin du cliché du pantouflard assis derrière un « bureau ». Tous sont pourtant touchés par les mesures du gouvernement Arizona.

Les héritiers du Parti Catholique invoquent souvent la « nuance » comme mot d’ordre politique. Tout en présentant un discours a priori marqué d’une teneur sociale, le représentant des « Engagés » reconduit plusieurs lectures stéréotypées qui s’inscrivent bien dans des idéologies qu’il tient pourtant explicitement à distance, non sans certaines contradictions. Analyser ce type de discours permet de se rendre compte de la cohérence idéologique entre Les Engagés et des partis aux  lignes plus dures qu’il côtoie au quotidien, au sein des gouvernements régionaux et fédéraux, mais aussi au Parlement européen. On rappellera l’appartenance des Engagés au groupe parlementaire européen Renew Europe, dont certains votes ont récemment soutenu, aux côtés de l’extrême droite, un texte sur la gestion migratoire. Son soutien aux politiques de libre-échange est en outre assez clair et récurrent. Quant au ton moralisateur et paternaliste, il révèle combien les citoyens sont devenus ces êtres dociles soumis à des contraintes économiques auxquelles ils ne peuvent s’opposer : nécessité fait donc loi.

Publié le 17 avril 2026.


[1] Créature mythologique utilisée par le philosophe Thomas Hobbes dans son œuvre Léviathan (1651) pour symboliser l’État en autorité absolue auquel les hommes cèdent leur liberté pour échapper à l’anarchie de la guerre de tous contre tous.

Thomas Franck
Enseignant |  Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x