
Il faut séparer l’homme de son œuvre : en une semaine, le président des Engagés aide le MR à tout casser ; le weekend, Yvan tente de réparer.
Que faisait-il ce weekend, après le vote par son parti du très fameux « décret-programme 2 » sur les réformes dans l’enseignement ? Ah mais il se rendait utile en pédalant pour la bonne cause sociale ! Pour susciter notre admiration, Yvan Verougstraete a raconté ça sur tous ses réseaux sociaux : « (Emoji petit vélo) 130 km à vélo vers la mer… l’occasion de se vider la tête après une semaine lourde en émotions. Le tout pour soutenir une super association : « Sport2Be ». DU SPORT À L’EMPLOI. Le sport comme moteur. Sport2Be favorise l’insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficulté à travers le sport, les guide sur le chemin de l’emploi, gage de leur intégration sociale. C’est avec des personnes motivées comme cela que l’on peut, concrètement, lutter sur le terrain contre la fracture sociale qui nous menace. Think and act positive ! »
Étant très compatissant, on notera d’abord que c’est pour Yvan que la semaine fut « lourde en émotions ». Des milliers de profs, de directeurs, d’élèves et de parents crient leur colère dans la rue. Ils seront 1.300 enseignants à perdre leur emploi. Ils seront des milliers à devoir prester deux heures de plus (en fait quatre) pour pas une boule de plus. Et quand ils manifestent leur désarroi jeudi à Bruxelles, des dizaines se font matraquer et gazer par une (partie de la) police hystérique et hors de contrôle. Mais c’est Mister Ouin-Ouin qui a vécu une semaine « lourde en émotions » nécessitant de « se vider la tête ». Avec le MR, Les Engagés privent 55.000 enfants d’un repas chaud gratuit à l’école et de fournitures scolaires. Ils votent une augmentation de minerval de 400 euros pour 58 % des étudiants du supérieur et appuient la ministre Glatigny dans son élitisme scolaire. Mais, au nom de tous les siens, Yvan va faire acte de contrition sur les routes de la mer en pédalant pour « lutter contre la fracture sociale ». Amen.
Perso, je suis assez admiratif du bonhomme. Parce qu’il a toujours les mots pour le dire, Yvan. Pour dire d’abord à quel point, finalement, lui et ses ouailles seraient quasiment victimes de la situation politique et sociétale. Sur ce point, son interview de vendredi matin sur RTBF-La Première était un festival. Au lendemain du 4 juin et quelques heures après le vote nocturne du décret, Yvan ouin-ouintait son « sentiment de tristesse de voir le pays se fracturer ».
Lui dont le parti se plie benoîtement depuis un an et demi à tous les diktats de la N-VA et du MR. Lui qui participe sans moufter à la brutalité clivante de l’Arizona s’installer comme jamais dans les actes et dans les discours politiques. Lui qui contribue à épargner les « épaules les plus larges » et les grands fraudeurs en rackettant les couches populaires et la classe moyenne jusqu’à la précariser. Lui qui en Wallonie aide le MR à détruire l’emploi public et à couvrir les nantis de cadeaux en droits d’enregistrement ou en droits de succession au rabais. Lui qui se tait quand la police arbore des signes suprémacistes blancs en matraquant des jeunes. Lui qui laisse Theo Francken dépenser pour une Défense en open bar et sabre dans les services publics et la solidarité. Lui qui accepte les visites domiciliaires et la politique anti-immigration revendiquée « la plus dure » qui soit. Et donc lui, le même, ouin-ouinte toute sa tristitude de Calimero politique en déplorant que cette Belgique se « fracture ». Culoté.
À propos de culotte, Yvan en possède une collection. Dans le même sketch de vendredi à la RTBF, il prétendait aussi ceci : de la part des Engagés « il n’y a pas de trahison » à l’égard des électeurs. Aucune. Il suffit pour s’en convaincre de relire le programme électoral des Engagés, leurs promesses aux enseignants ou aux parents d’élèves : c’est l’exact contraire des mesures votées dans le décret-programme. Autre jolie culotte dans sa collection : pour Yvan, il n’y a « pas de malaise » au sein de son parti. Aucun ! La députée Mathilde Vandorpe, ex-enseignante, démissionnait il y a peu de son poste de cheffe de groupe Les Engagés au Parlement de la FWB. Et au moment du vote, vendredi à 4 heures du matin, elle seule s’abstenait. Ajoutant à l’adresse du gouvernement, donc des Engagés également : « Rien ne justifie le manque de respect et le mépris. » Donc zéro malaise…
En grand homme d’État, le président des « Engagés » en appelle aussi au « respect des décisions démocratiques ». Tout-à-fait d’accord, Yvan : la démocratie, ça se chouchoute. Sauf que ceci : la démocratie, ce n’est pas que déposer un bulletin dans une urne sur base d’un programme, de promesses et de belles déclarations d’un parti politique qui se veut protecteur de l’enseignement et de la famille, puis se la coincer pendant cinq ans. La démocratie, c’est aussi pour les citoyens pouvoir vérifier durant les cinq années si les engagements partisans qu’on a soutenus le 9 juin 2024 sont globalement appliqués et respectés. Et si pas, c’est aussi le faire savoir. Dans la rue, notamment. En tout premier lieu, le « respect démocratique » s’applique à un parti. Pour lui, c’est par exemple respecter ses engagements, donc ses électeurs. Ce n’est pas sans cesse renoncer parce qu’on s’est « engagé » avec le MR. Et t’sais quoi, Yvan ? Respecter la démocratie, c’est d’abord ne pas piétiner (deux fois !) le règlement du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour passer en force.
Le grand Yvan peut aussi se montrer magnanime. D’ailleurs, il « comprend la colère » des enseignants. Mais il « condamne l’instrumentalisation qui a pu en être faite ». Pour lui, les partis politiques d’opposition et, bien sûr, les syndicats ont « attisé cette colère ». Donc si je comprends bien, Yvan, le mouvement « Mars Attacks » du personnel enseignant, c’est une création des syndicats, c’est ça ? Ou alors du PS, du PTB et d’Ecolo ? Et les associations de parents d’élèves du libre comme du public sont sous la coupe des syndicats et des partis de gauche ? Et les élèves aussi ? Et les directeurs d’école sont donc des agitateurs syndicaux ? Ils jugeront.
En mode sociologue du poisson noyé, Yvan-Calimero ouin-ouinte enfin sur notre avenir commun : « C’est une question qu’on doit tous et toutes se poser : comment est-ce qu’on va continuer à faire société demain ? » Peut-être pas en trahissant ses propres électeurs. Ou en n’écoutant rien de rien. Ou en piétinant les citoyens et leurs droits. On va commencer par ça.

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

