Voitures de société (4/4) | Ce système doit changer, mais le peut-il vraiment ?

Voitures de société (4/4) | Ce système doit changer, mais le peut-il vraiment ?

Le système des voitures de société est une énorme niche fiscale qui prive chaque année l’État de plusieurs milliards d’euros et qui a des conséquences néfastes sur l’économie, la mobilité, la sécurité sociale et l’environnement. Malgré sa « démocratisation », c’est aussi un système profondément injuste : il continue de profiter avant tout aux salaires les plus élevés. Un système néfaste à tous les niveaux qu’il faut faire évoluer.

1. Des pistes existent

    La plus radicale serait une suppression pure et simple de l’avantage « voiture de société », compensée par une hausse des salaires bruts. Une telle réforme aurait l’avantage de maximiser les recettes publiques. Mais elle se heurterait à une forte résistance patronale : comme nous l’avons vu précédemment, pour maintenir le même gain net à leurs travailleurs, les employeurs devraient payer beaucoup plus. Cela supposerait aussi une négociation sociale de grande ampleur, secteur par secteur, pour renégocier des packages salariaux construits depuis des décennies autour de la voiture. Alors qu’ils invoquent déjà un poids trop lourd de la fiscalité sur le travail, difficile d’imaginer une autre réponse de leur part que : impossible, inacceptable !

    Ne nous voilons pas la face : le rapport de force actuel ne permet pas d’imaginer une telle réforme, et cela d’autant plus dans un contexte de dynamique économique morose. Cela étant dit, cette piste ne devrait pas être balayée d’un revers de main sous prétexte que le brut « coûterait trop cher » aux entreprises. Car rappelons que c’est précisément la fonction du brut de contribuer, via cotisations et impôts, à l’effort collectif qui finance pensions, soins de santé, éducation et tous les services publics.

    Sans proposer de supprimer le système, une série de services fédéraux, parmi lesquels le SPF BOSA, le SPF Finances, le SPF Économie, le Bureau fédéral du Plan et l’Inspection des finances, viennent de publier un rapport, établissant le registre des subventions aux énergies fossiles, avec une série de scénarios de sortie et de recommandations. Les régimes des voitures de société et des cartes carburant y figurent en bonne place, parmi les réformes à prioriser. Les experts ont ainsi élaboré trois scénarios de réforme, sur lesquels pourraient plancher les autorités politiques, avec, à chaque fois, une évaluation des effets budgétaires occasionnés par ces hypothétiques nouveaux régimes fiscaux et sociaux.

    L’idée de base, commune aux trois scénarios, est simple : rapprocher progressivement la fiscalité des voitures de société de celle d’un salaire classique, en taxant un peu plus l’usage privé du véhicule. Les trois scénarii ne diffèrent que par leur degré d’ambition. Le premier scénario, qui se limite à taxer plus largement l’usage privé sur base de la valeur du véhicule, permettrait de dégager environ 3 milliards d’euros d’économies par an. Le deuxième scénario, un peu plus ambitieux, touche aussi à l’impôt des sociétés payé par l’employeur, il permettrait d’économiser 3,3 milliards. Un troisième scénario propose de revoir uniquement la fiscalité des cartes carburant, sans toucher à l’avantage lié à la voiture elle-même. Ce dernier n’aurait quasiment pas d’effet sur les finances publiques.

    À côté de cela, une autre piste, déjà sur la table, est celle du budget mobilité : elle permet à un travailleur de renoncer à sa voiture de société pour affecter ce budget à d’autres usages, transports en commun, vélo, logement. Le gouvernement fédéral voulait le rendre obligatoire pour les entreprises dès janvier 2026, un calendrier qui s’est révélé intenable. Les textes de loi définitifs n’ont pas été prêts à temps, et comme la mesure touche à la politique salariale, une concertation sociale préalable doit avoir lieu. L’entrée en vigueur a donc été reportée à 2027 pour les entreprises de plus de 50 travailleurs, et à 2028 pour les plus petites. Une piste intéressante, à condition de rester attentif à ce que les travailleurs qui dépendent aujourd’hui de leur voiture pour se déplacer n’y perdent pas au change.

    2. Pourquoi rien ne bouge vraiment ?

    Alors qu’il existe des pistes de réforme concrètes et chiffrées, et alors que ce régime des voitures de société est dénoncé depuis de nombreuses années par des instances nationales et internationales, comme le Conseil supérieur des Finances[1], l’OCDE ou encore la Commission européenne, rien ne se concrétise.

    Sur le terrain politique, tout ce qu’on observe de temps à autre, ce sont des sorties isolées, aussitôt suivies d’une fin de non-recevoir, venant tant de l’opposition que des partenaires de majorité. Le cas du ministre du Budget Vincent Van Peteghem en est une bonne illustration. Dans une interview au Morgen le 5 septembre 2026, il a récemment suggéré de s’attaquer aux voitures de société parmi d’autres niches fiscales. Réaction immédiate : sa sortie a été jugée « onbespreekbaar », non négociable, jusque dans son propre parti, le CD&V.

    Pourquoi un tel blocage, aussi systématique ? Dans une de ses dernières chroniques, le journaliste Bertrand Henne (RTBF) analyse trois difficultés qui lui semblent difficilement surmontables :

    • Un obstacle électoral : les partis traditionnels ne veulent pas se mettre à dos une base électorale importante, précisément celle où se concentrent les voitures de société, un électorat plutôt diplômé et aisé ;
    • Un obstacle pratique : la réforme de 2021 a justement servi de levier pour électrifier le parc automobile, un objectif que personne ne veut sacrifier ;
    • Un obstacle plus symbolique : la voiture de société représente, pour beaucoup, un signe de réussite sociale, et ses bénéficiaires y sont naturellement très attachés, un attachement dont toute réforme sérieuse devra tenir compte si elle veut avoir une chance d’aboutir.

    Il conclut « La voiture de société n’est pas une niche fiscale comme les autres, c’est une prison dorée, on n’en sort pas facilement. Pour toutes ces raisons, sauf surprise, le régime des voitures de société ne connaîtra pas d’évolution majeure. Vous pouvez garder le sujet pour les repas de fin d’année. »

    Il y a donc malheureusement de fortes chances que rien ne change dans les mois, voire les années à venir. En attendant, ce régime continuera de propager ces effets néfastes sur l’ensemble de la société.

    Publié le 22 septembre 2026.


    [1] Dans et avis publié en 2020, la section Fiscalité et Parafiscalité du Conseil supérieur des Finances estime que : « il est préférable d’éviter d’attribuer des voitures salaires à l’avenir et, au contraire, il est préférable de payer les travailleurs en espèces, ce qui leur permet de juger librement de la manière dont leur salaire doit être dépensé ».

    Olivier Bonfond
    Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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