Au Bois du Cazier, notre mémoire ne peut pas être neutre

Au Bois du Cazier, notre mémoire ne peut pas être neutre

Lors des commémorations des 70 ans de la catastrophe du Bois du Cazier, des citoyens et des syndicalistes ont tourné le dos à Ignazio La Russa, président du Sénat italien et cofondateur du parti italien fascisant Fratelli d’Italia. Le geste a provoqué une polémique jusqu’au sommet des gouvernements belge et italien. Mais derrière l’incident protocolaire détourné se cache un conflit bien plus profond : que choisit-on de commémorer à Marcinelle ? Une tragédie figée dans un passé lissé ou une histoire de travailleurs immigrés, de rapports de classe, de sécurité sacrifiée et de luttes sociales qui continue d’interroger le présent ?

Je n’étais pas à la commémoration de la catastrophe du Bois du Cazier. Je ne suis pas membre de la communauté italienne de Belgique. Mais je suis petite-fille d’un mineur qui a creusé le sol belge pour survivre, qui a fui la misère rurale grecque pour tenter de nourrir sa famille ici. Mon papou est mort quelques mois après ma naissance, des suites de la silicose, la « maladie des mineurs ». Je n’ai pas eu la chance de grandir à ses côtés ni de l’entendre raconter son expérience. Personne dans ma famille n’a pris le relai de la transmission de mémoire. Parce que ses mots n’ont pas parlé du vécu et du ressenti, pour se préserver, pour oublier peut-être, pour cacher sans doute la honte d’avoir été de ceux qui, de leurs mains noires de charbon, ont dû descendre dans les entrailles la peur au ventre.

Il y a presque 10 ans, j’ai emmené ma famille au Bois du Cazier, mes enfants et mes parents, trois générations réunies sur un site qui parle à toutes les familles de mineur. Le mien s’est échiné la santé dans le Limbourg, je n’en sais pas beaucoup plus, si ce n’est qu’il est arrivé bien après la catastrophe de Marcinelle. Et pourtant cette visite dans ce lieu mémoriel sans racines personnelles fut bouleversante. Nous avons pu nous représenter son vécu et sentir pourquoi il n’avait pas voulu en parler, lui le militant communiste qui avait fui la dictature des colonels[1].

Alors merci. Merci. MERCI. À celles et ceux qui ont parlé avec leur corps, en silence, sans violence, pour dénoncer la participation de représentants d’un parti fasciste lors de la commémoration du Bois du Cazier. À ceux et celles qui ont rappelé qu’une commémoration s’inscrit dans le présent vivant et pas dans un passé lissé de toute aspérité. Nos mémoires sont politiques.

La catastrophe du Bois du Cazier n’était pas un imprévisible et tragique accident comme on le laisse si souvent entendre. Ce fut un effroyable accident du travail, causé par des manquements graves de sécurité sur lesquels les travailleurs avaient déjà alerté. Il y avait des responsabilités patronales, et pas seulement des erreurs individuelles d’ingénieurs. Parce qu’évidemment, investir dans la sécurité coûte, sans rapporter. Souscrire au récit de l’accident funeste revient à dépolitiser les faits historiques, à piétiner les corps de ceux qui sont tombés, à oublier la responsabilité d’une organisation du travail qui rend possible qu’une « erreur » tue 262 travailleurs. La réflexion n’a rien perdu de son actualité, le travail tue toujours aujourd’hui. Le 14 juillet dernier, six ouvriers du bâtiment ont trouvé la mort sur le chantier Oxy à Bruxelles. Chaque année, ce sont près de 45 travailleurs qui perdent la vie au travail en Belgique. Leur mémoire est politique.

À Marcinelle sont morts des Italiens, des Belges, des Polonais, des Grecs et des travailleurs d’autres nationalités qui ne partageaient ni la même langue ni la même culture. Par contre, ils partageaient la même condition ouvrière. Car Marcinelle raconte aussi un système économique, des installations dangereuses, des alertes, une immigration organisée pour fournir de la main-d’œuvre, des organisations ouvrières et une bataille pour obtenir des droits. Ils ont construit un rapport de forces né d’une solidarité ouvrière qu’ils expérimentaient au quotidien, sous la terre et dans les baraquements. Et c’est précisément ce que le fascisme cherche systématiquement à détruire, quitte à transformer une mémoire ouvrière en célébration patriotique, puis à dénoncer une instrumentalisation irrespectueuse de la commémoration…

Voilà une stratégie classique d’inversion accusatoire dans la rhétorique politique de l’extrême droite. De plus en plus banalisée, aux portes ou au cœur des institutions politiques nationales en France ou en Italie, l’extrême droite veut apparaître comme une force normale de la vie politique contemporaine. Et celles et ceux qui lui refusent cette position, qui s’opposent à sa normalisation, qui ravivent les mémoires antifascistes se retrouvent à être pointés du doigt. Des militants de gauche tournent le dos à un responsable issu de la tradition fasciste assumée et c’est leur comportement qui devient le problème alors que sa présence dans un haut lieu de la mémoire ouvrière et migratoire relèverait, elle, du simple protocole. Le bourgmestre de Charleroi rappelle comment les mineurs décédés à Marcinelle avaient fui soit le fascisme soit la pauvreté absolue des ruines du fascisme et Ignazio La Russa quitte la cérémonie sans que personne ne s’en offusque. Aucune accusation de politisation de la mémoire ne tient la route car toute mémoire est politique, construite sur des rapports de force passés et actuels.

Ma mémoire familiale s’est éteinte, merci à celles et ceux à qui on l’a transmise de continuer à porter leur voix et celle de mon papou. Μνήμη εργατική, ανάχωμα στο φασισμό (« Mémoire ouvrière, rempart contre le fascisme »).

Publié le 12 août 2026.


[1] Régime militaire qui a gouverné la Grèce de 1967 à 1974 suite au coup d’État des colonels. Le parti communiste grec y est alors interdit et les opposants politiques poursuivis et persécutés.

Vaïa Demertzis
Directrice de rédaction MaTribune.be |  Plus de publications

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