Bientôt la fin du mois et le salaire ou l’allocation qui tombe sur le compte. Et les calculs d’apothicaire pour gérer le budget de nos ménages. Combien coûtent le loyer, les courses ou l’énergie ? Combien reste-t-il sur le compte à la fin du mois ? Quand on parle de pouvoir d’achat, la discussion tourne presque toujours autour du salaire ou de l’allocation nette. Pourtant, une partie considérable de notre niveau de vie n’apparaît nulle part sur nos relevés bancaires. Chaque jour, nous utilisons des services dont le coût réel est largement pris en charge par la collectivité : l’école de nos enfants, les trains que nous empruntons, les consultations médicales, les examens hospitaliers ou les médicaments. Parce que cette contribution collective est invisible, elle est souvent oubliée. Pourtant, sans elle, le budget de millions de ménages serait tout simplement intenable.
Mais comment calculer cette part cachée de notre fiche de paie ? En 2012, une étude de la section belge du Centre international de Recherches et d’Information sur l’Économie publique, sociale et coopérative (CIRIEC-Belgique) s’était déjà penchée sur « Les aspects redistributifs des services publics en Wallonie » et avait mis en évidence l’importance des effets redistributifs associés à quatre grands services publics et sociaux : les soins de santé, l’éducation, le logement social et le transport public.
Reprenons trois de ces secteurs (éducation, transport public et soins de santé) en 2026, en s’appuyant sur des données publiques issues de sources institutionnelles belges, chaque calcul étant détaillé en notes de bas de page avec renvoi vers les sources consultées. Les montants mentionnés correspondent à des estimations indicatives fondées sur des moyennes nationales ou régionales, ils illustrent des ordres de grandeur. Ces chiffres ne prétendent pas refléter précisément la situation de chaque ménage, mais donnent une idée concrète de ce que représente l’investissement collectif dans l’enseignement, les transports publics et les soins de santé. L’objectif n’est pas de produire une expertise statistique exhaustive, mais de rendre plus visibles des mécanismes de solidarité qui restent souvent abstraits dans le débat public.
Pour comprendre ce que représentent concrètement les services publics, imaginons un ménage belge ordinaire : deux adultes actifs et deux enfants scolarisés. Appelons-les Sophie, Karim, Emma et Lucas.
Accéder à l’enseignement
Emma est en primaire. Lucas est en secondaire. Chaque année, la collectivité investit en moyenne 6.163 euros pour la scolarité d’Emma et 9.557 euros pour celle de Lucas. Total : 15.720 euros par an[1].Les parents paient parfois une sortie scolaire, du matériel ou un voyage de classe. Mais l’essentiel du coût est pris en charge collectivement : les enseignants, les éducateurs, les centres PMS, les bâtiments, le fonctionnement quotidien des écoles. Autrement dit, avant même de parler de salaire ou d’allocations, ce ménage bénéficie déjà d’un service d’une valeur de près de 16.000 euros par an.
Et si l’enfant poursuit des études ? Une année en Haute École coûte en moyenne 8.087 euros à la collectivité. À l’université, le montant dépasse 10.000 euros par an. Autrement dit, lorsqu’un étudiant paie son minerval, il ne finance qu’une petite partie du coût réel de sa formation grâce au financement public et collectif. Cette solidarité permet qu’un enfant de famille ouvrière puisse accéder aux études supérieures sans devoir s’endetter pour plusieurs décennies. Ce n’est pas seulement une dépense publique, c’est un mécanisme de démocratisation.
Se déplacer
Sophie se rend au travail en train. Elle possède un abonnement annuel pour un trajet moyen de 60 kilomètres. Elle paie environ 700 euros par an, avec une intervention de son employeur de 1.600 euros (minimum légal), ce qui revient à un coût final combiné de 2.313 euros par an[2]. Mais le coût réel de cet abonnement dépasse les 5.900 euros. La différence, soit plus de 3.600 euros[3], est financée par la collectivité. Karim utilise le TEC pour ses déplacements quotidiens. Son abonnement annuel[4] coûte environ 700 euros alors que la collectivité prend en charge près de 1.260 euros en estimation moyenne[5].
Pour ce ménage, la solidarité finance donc déjà plus de 4.860 euros de mobilité chaque année (sans compter les déplacements des enfants). La question n’est donc pas seulement celle du prix du ticket ou de l’abonnement. Derrière chaque déplacement se trouve un choix politique : permettre à chacun de se déplacer pour travailler, étudier ou participer à la vie sociale, sans que la mobilité soit réservée aux plus aisés.
Et quand on tombe malade ?
Comme tout le monde, la famille consulte occasionnellement leur médecin généraliste. Supposons quatre consultations par personne sur l’année. Chaque consultation est remboursée de presque 30 euros[6]. Pour le ménage, cela représente déjà près de 480 euros pris en charge collectivement.
Ajoutons deux consultations chez un spécialiste (pédiatre) par enfant : environ 160 euros de remboursements supplémentaires[7]. Une dizaine de séances de kinésithérapie après une blessure sportive pour un des parents ? Encore 250 euros pris en charge collectivement[8]. Un contrôle dentaire semestriel pour les enfants et annuel pour les parents (soit la recommandation médicale)[9] ? Encore 380 euros.
Sans aucun problème de santé grave, nous dépassons déjà les 1.270 euros de remboursements de soins courants pour cette famille (sans compter les médicaments !). Et tout change d’échelle lorsqu’une maladie ou un accident survient. Une IRM peut représenter plus de 160 euros de remboursement[10]. Si vous devez être hospitalisé, le prix de la journée d’hospitalisation variera fortement selon votre statut, l’hôpital où vous séjournerez et votre choix de chambre (qui déterminera le montant des suppléments d’honoraires, de plus en plus élevés et pratiqués). Mais une intervention en hôpital de jour peut dépasser les 3.000 euros de prise en charge collective (10 fois plus que la part payée par le patient) et 7.000 euros pour les séjours plus longs[11]. C’est souvent dans ces moments-là que l’on découvre réellement la valeur de la solidarité organisée.
La fiche de paie invisible
Additionnons maintenant les montants les plus courants pour notre ménage fictif.
- Enseignement : 15.720 € (sans études supérieures)
- Transport ferroviaire (abonnement adulte) : 3.600 €
- Transport en commun local (abonnement adulte) : 1.260 €
- Soins courants et remboursements santé : environ 1.430 € (hors hospitalisations, maladies chroniques et médicaments).
Total : 22.010 euros par an.
Plus de 22.000 euros de services financés collectivement pour une année de ce ménage. Et ce calcul reste prudent. Il ne tient pas compte des allocations familiales, des pensions futures, des indemnités de chômage, des congés de maternité, des infrastructures routières, des bibliothèques, des services de secours, de la justice, de la police, de la recherche scientifique ou encore de l’enseignement supérieur. Il ne tient pas compte non plus des situations où la solidarité devient décisive : handicap, maladie chronique, perte d’emploi, accident de la vie ou dépendance. Dans la réalité, la valeur des services collectifs reçus au cours d’une vie se chiffre souvent en centaines de milliers d’euros.
Si ces services devaient être achetés au prix réel du marché, ces centaines de milliers voire des millions de ménages seraient tout simplement incapables de les assumer
Un autre angle du pouvoir d’achat
On présente souvent les impôts comme une somme qui quitte le portefeuille des citoyens. Pourtant, une partie de ce que nous versons collectivement revient sous une autre forme : une école accessible, un train qui circule, un médecin remboursé, des soins de santé de qualité. Voilà pour ces quatre exemples précis, mais il y a encore l’éclairage des routes et autoroutes, le contrôle de l’alimentation et de la chaine alimentaire, la gestion et le traitement de l’eau qui coule du robinet, le réseau d’égouttage, les écluses, le drainage des cours d’eau, les ports fluviaux et maritimes, des théâtres, des opéras, des piscines, des parcs, des forêts entretenues, la protection civile, des militaires, des juges, des tribunaux, des greffiers, des ambassadeurs et des consuls et tant d’autres services publics… Cette réalité est souvent invisible parce qu’elle ne prend pas la forme d’argent versé sur un compte. Elle contribue pourtant à améliorer concrètement notre niveau de vie.
Sans ce financement collectif, chacun devrait assumer seul le coût réel de l’enseignement, de la mobilité ou des soins de santé. Les services publics et la sécurité sociale ne sont pas uniquement des dépenses inscrites dans un budget de l’État, de la Région ou de la Communauté. Ils constituent une forme de revenu collectif distribué sous forme de droits. Et c’est peut-être là leur particularité la plus précieuse : ils garantissent que certaines choses essentielles ne dépendent pas uniquement de la taille du portefeuille. La question n’est donc pas seulement : « Combien payons-nous ? » Elle est aussi : « Combien coûterait la vie si nous étions seuls pour tout payer ? » Et à cette question, les chiffres apportent une réponse claire : beaucoup plus cher.
Publié le 24 juin 2026.
[1] Fédération Wallonie Bruxelles, Indicateurs de l’enseignement 2025.
[2] Tarif calculé sur base d’un Standard Abonnement 12 mois pour un salarié et un trajet vers le travail de +-60km (Landen-Bruxelles : 65km), selon le simulateur de tarifs de la SNCB.
[3] Pour le transport ferroviaire : Calcul basé sur les compensations d’exploitation versées par l’État à la SNCB (1.295,3 milliards, cf. SNCB, Réalisations et chiffres-clés 2025) divisées par le nombre de passagers-km (10,4 milliards, cf. SPF Mobilité et Transports, Rapport dialogues de performance 2025 – Résultats SNCB et Infrabel 2024), ce qui donne une subvention estimée à 0,125 € par passager-kilomètre.
Calcul basé sur un trajet moyen de 60 km, multiplié par deux (aller-retour) et ensuite par 240 jours (estimation des jours ouvrables prestés), soit 28.800km/an, multiplié par la subvention estimée par passager-kilomètre (0,125 €).
[4] Sur base d’un abonnement annuel Express (tout le réseau) pour les 25-64 ans, sans tarif réduit, au prix de 710€ selon le site du TEC. Sachant que le prix du trajet dans l’abonnement est moins cher que le prix du ticket individuel par trajet.
[5] La subvention annuelle par abonné est ici calculée sur base de la subvention par voyage multipliée par le nombre de voyages réalisés par l’abonné. En effet, en l’absence de données disponibles pour calculer le nombre de passagers/km, ce calcul est fondé sur la subvention par voyage, c’est-à-dire le montant total public engagé en 2025 divisé par le nombre de voyages réalisés sur les lignes régulières. Cependant, cette donnée est moins précise car elle ne tient pas compte de la distance : un trajet de 2 km et un trajet de 80 km ne coûtent pas la même chose à produire. Le montant public financé par la Région wallonne en 2025 s’élève à 804.427.895 euros selon le rapport de gestion du TEC. Durant cette période, 159.434.791 voyages ont été effectués selon le rapport annuel du TEC. Sur cette base, la subvention publique est en moyenne de 5€ par déplacement effectué.
Selon la réponse écrite du 6 mai 2024 de Philippe Henry, alors ministre wallon du Climat, de l’Énergie, de la Mobilité et des Infrastructures, à une question parlementaire du député André Antoine, « un abonné 12-17 ou 25-64 ans utilise en moyenne son abonnement 21 fois par mois », soit 252 trajets en moyenne annuelle.
La subvention annuelle par abonné est alors estimée à 1.260€ (5€ x 252).
Attention, la STIB (Bruxelles) et De Lijn (Flandre) ont des structures de financement différentes qui ne permettent pas de transposer ce calcul.
[6] Calcul sur base d’une consultation au cabinet par un médecin généraliste accrédité dans le cadre du dossier médical global (code Inami 101076), pour un bénéficiaire sans régime préférentiel. Intervention de 29,74€. Source : Inami, Tarifs ; médecins – consultations et visites, surveillance et frais de déplacement ; 01-01-2026.
[7] Calcul sur base d’une consultation au cabinet par un médecin spécialiste en pédiatrie accrédité (code Inami 102572), pour un bénéficiaire sans régime préférentiel. Intervention de 40,78€. Source : Inami, Tarifs ; médecins – consultations et visites, surveillance et frais de déplacement ; 01-01-2026.
[8] Calcul sur base de 10 séances individuelles de kinésithérapie de 30 minutes, prestations effectuées au cabinet du kinésithérapeute, situé en dehors d’un hôpital ou d’un service médical organisé (codes Inami 567011 et 560011), par un prestataire conventionné, pour un bénéficiaire sans régime préférentiel. Intervention de 25,39€ par séance. Source : Inami, Tarifs ; Kinésithérapeutes ; 01-01-2026.
[9] Calcul sur base de deux examens buccaux préventifs par an pour chaque enfant et un examen buccal annuel pour chaque adulte. Pour l’examen buccal préventif semestriel jusqu’à 18 ans (codes Inami 371615 et 371571), pour un bénéficiaire sans régime préférentiel, intervention de 57,52€. Source : Inami, Tarifs ; soins dentaires ; 01-01-2026. Pour l’examen buccal, une fois par année, à partir du 19ème anniversaire (code Inami 301593), pour un bénéficiaire sans régime préférentiel, intervention de 74,58€. Source : Inami, Tarifs ; soins dentaires ; 01-01-2026.
[10] Intervention dans le cas d’une IRM du cou ou du thorax ou de l’abdomen ou du bassin (code Inami 459410), en ambulatoire, pour un bénéficiaire sans régime préférentiel. Source : Inami, Tarifs ; médecins – imagerie médicale ; 01-01-2026.
[11] Selon les données de l’Agence intermutualiste (AIM), État des lieux des coûts hospitaliers à charge patient – Données 2024, p. 10.


