El Niño revient : une onde de choc jusqu’en Belgique ?

El Niño revient : une onde de choc jusqu’en Belgique ?

Canicules à répétition et meurtrières, incendies incontrôlables en Espagne, en France, en Belgique, au Canada, inondations dévastatrices au Népal, pertes agricoles massives, nappes phréatiques et cours d’eau à sec aux quatre coins du continent européen : l’été qui s’achève est l’un des plus rudes de mémoire récente. Mais il ne s’agit sans doute que d’un avant-goût. Alors que les gouvernements ne prennent toujours aucune mesure sérieuse à la hauteur de l’enjeu climatique, cet été sera malheureusement probablement le plus frais qu’il nous reste à vivre.

À ce dérèglement de fond, vient maintenant s’ajouter un phénomène météorologique récurrent et bien connu : le retour d’El Niño, et pas n’importe lequel. L’épisode 2026-2027 s’annonce d’une intensité exceptionnelle, avec des conséquences mondiales à tous les niveaux : climatique, humain et socioéconomique. Si elles frapperont d’abord et surtout les pays du Sud, l’Europe, et la Belgique avec elle, n’y échappera pas.

El Niño, c’est quoi ?

El Niño, littéralement « l’enfant » en espagnol, fait référence à l’Enfant Jésus. Le nom a été donné par les pêcheurs péruviens et équatoriens au XIXe siècle qui observaient un réchauffement inhabituel des eaux côtières du Pacifique survenant autour de Noël, perturbant alors leurs pêches. L’appellation a ensuite été reprise par la communauté scientifique pour désigner l’ensemble de ce phénomène climatique à l’échelle du Pacifique.

El Niño est donc un phénomène climatique qui revient tous les deux à sept ans et dure entre neuf et dix-huit mois. Il est provoqué par un changement dans la circulation des vents au large du Pérou et de l’Équateur, se traduit par un réchauffement des eaux de surface du Pacifique équatorial qui engendre une perturbation de la circulation atmosphérique planétaire. Les conséquences sont, elles aussi, bien connues : fortes sécheresses dans certaines régions, pluies torrentielles dans d’autres et multiplication des événements climatiques extrêmes, dont des températures record.

Un épisode exceptionnel

Alors que le dernier épisode remonte à 2023, les institutions météorologiques internationales[1] sont unanimes : celui qui s’est enclenché en juin dernier s’annonce hors normes. L’agence britannique de météorologie (le Met Office) assure n’avoir jamais vu une telle configuration se dessiner dans ses modèles, et table sur l’épisode El Niño le plus intense depuis plus d’un siècle[2].

Dans l’atmosphère, la hausse pourrait dépasser 4°C au-dessus des températures normales saisonnières dans le Pacifique équatorial. Si cette intensité se confirme, El Niño pourrait faire de 2027 l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale.

Dans l’océan, les scientifiques s’attendent à une hausse tout aussi marquée : jusqu’à 4°C au-dessus des normales dans le Pacifique équatorial entre octobre et décembre 2026. La température moyenne des eaux mondiales a d’ailleurs déjà atteint un record le 22 août (21,1°), dépassant celui de 2023, le tout en sachant que le pic de température des eaux est habituellement observé au printemps. Les mers européennes n’échappent pas à la tendance, avec un réchauffement déjà mesuré de près de 2°C en Méditerranée, et de 1,3°C en mer d’Irlande.

Des conséquences à tous les niveaux

Les effets les plus marqués d’El Niño se feront sentir en 2027 et toucheront toutes les régions du monde. Concrètement, le phénomène pourrait déclencher des pluies diluviennes en Afrique de l’Est, aggraver la sécheresse en Afrique australe et en Amazonie, affaiblir la mousson indienne (cette pluie saisonnière dont dépendent les récoltes et l’approvisionnement en eau de plus d’un milliard de personnes), provoquer des inondations dévastatrices sur la côte ouest de l’Amérique du Sud, entre autres catastrophes.

Mais les premiers effets concrets d’El Niño se ressentent déjà. Le Chili subit depuis la mi-juillet une succession de tempêtes, de crues et de glissements de terrain. Au Honduras, les autorités ont déjà placé 80 % du territoire national en alerte sécheresse.

Autre exemple, le Panama. Le pays traverse une sécheresse sévère, avec des précipitations inférieures de 34 % à la moyenne historique entre mai et août. Conséquence de ce manque d’eau : les lacs artificiels qui alimentent le canal de Panama ne sont plus assez remplis pour assurer un trafic normal. L’Autorité du canal a décidé, fin août, la réduction du nombre de bateaux autorisés à transiter chaque jour[3]. Une décision qui va peser sur l’économie mondiale car près de 5 % du commerce maritime mondial transite par ce canal.

Cet exemple du Panama illustre bien en quoi El Niño n’est pas qu’un phénomène météorologique : il a des conséquences directes et concrètes sur le plan humain, économique, politique et social, à l’échelle planétaire.

Sur le plan humain et de la sécurité alimentaire, le Programme alimentaire mondial estime que 49 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans une situation de faim aiguë[4] d’ici la fin 2027.

El Niño, c’est aussi un choc économique, provoquant par ricochet un choc inflationniste. Le blé australien pourrait voir sa production reculer d’environ 9 millions de tonnes sur la récolte 2026-2027. Le cacao ouest-africain, le sucre, le café et le riz sont eux aussi annoncés comme particulièrement vulnérables, avec des hausses de prix pour ces denrées de base estimées entre 15 et 30 %. Si l’épisode se confirme aussi intense que prévu, Goldman Sachs estime que les prix alimentaires mondiaux pourraient grimper d’environ 16 % d’ici mi-2028. Une étude de la BCE montre quant à elle qu’un épisode El Niño fort pourrait faire grimper les prix alimentaires mondiaux jusqu’à 9 %.

Ces perturbations économiques et ces hausses de prix vont donc toucher tous les pays, y compris les plus éloignés des zones directement frappées.

Quid de l’Europe et de la Belgique ?

Contrairement aux régions équatoriales et tropicales, l’Europe ne devrait pas subir de bouleversement météorologique majeur directement attribuable à El Niño. Son influence sur notre climat reste indirecte et difficile à quantifier précisément, même si certains signaux pointent vers un automne plus pluvieux et venteux que la normale, et un hiver potentiellement plus froid dans le Nord-ouest du continent. De nouvelles inondations dramatiques, comme celles de juillet 2021, ne sont donc pas à exclure.

Mais c’est surtout par le canal économique que le phénomène nous rattrapera, en Belgique comme ailleurs en Europe. Le riz, le café, le cacao et les fruits tropicaux vont coûter plus cher, et cette hausse va se propager en cascade sur toute la chaîne de production, des matières premières jusqu’aux produits transformés qu’on retrouve dans nos supermarchés (biscuits, chocolat, plats préparés…).

Ajoutons que ce choc interviendrait à un moment déjà tendu, alors que les tensions inflationnistes liées à l’énergie, attisées par la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz, sont toujours bien présentes. Le Bureau du Plan prévoit d’ailleurs une inflation en Belgique de +3,6 % en 2026 et +3,4 % en 2027. La combinaison de ces deux chocs pourrait donc peser lourdement sur le pouvoir d’achat et les conditions de vie des populations européennes et belges.

En Belgique, cette hausse des prix se diffusera vers l’indice des prix à la consommation, puis sur les salaires via l’indexation automatique. Ce mécanisme, propre à notre pays et qui a fait ses preuves comme amortisseur social et moteur économique, pourrait se retrouver une fois de plus dans le viseur des gouvernements de droite. Plutôt que de s’attaquer aux causes du problème, à savoir un dérèglement climatique aggravé par des décennies d’inaction politique, les néolibéraux pointeront du doigt l’indexation elle-même, accusée de « coûter trop cher » à l’État.

TINA : il nous faut une révolution

El Niño n’est pas causé par le changement climatique, mais il vient s’y greffer, et ses effets s’en trouvent démultipliés. Ce que les scientifiques annoncent depuis longtemps est en train de nous éclater au visage. Il est plus que temps d’agir, sous peine de mettre en danger la survie même de notre espèce.

Est-il trop tard ? Non, certainement pas. Il n’est jamais trop tard. D’abord, il faut commencer par anticiper les chocs à venir, ce qui, dans le cas de El Niño, n’est une fois de plus pas le cas. Ensuite, il faut voir la réalité en face. Si les changements de comportements individuels, l’amélioration de certaines technologies et des politiques d’adaptation au changement en cours sont nécessaires et font partie des solutions, cela ne suffira pas. Pour une raison simple : le secteur privé capitaliste, mû prioritairement par la recherche du profit, est structurellement incapable de prendre en charge ce défi. Rappelons-nous de cette déclaration de M. Pavan Sukhdev, économiste et banquier à la Deutsche Bank : « Le modèle actuel est arrivé au bout de ses limites tant pour l’amélioration des conditions de vie qu’il est capable d’offrir aux plus pauvres que pour l’empreinte écologique que nous pouvons imposer à la planète, mais mes clients n’investissent qu’avec des promesses de profit, et cela ne va pas changer[5]. »

Une réponse viable exige donc une transformation radicale de nos modes de production et de consommation Isoler les bâtiments et les habitations ; changer radicalement le modèle de transport ; passer de l’agriculture industrielle à l’agroécologie ; développer massivement les énergies renouvelables ; abolir la dette des pays du Sud et leur transférer gratuitement des technologies vertes sont autant de mesures fortes à mettre en œuvre, ici et maintenant. Et allons droit au but : tous les secteurs stratégiques (énergie, transport, finance…) et les ressources naturelles (énergies fossiles, minerais, eau, forêts, sols…), en tant que biens communs de l’humanité, devraient sortir de la gestion privée capitaliste pour être placés sous contrôle public et citoyen, et être gérés prioritairement en fonction de la sauvegarde des écosystèmes et de la justice sociale. Cela s’appelle une révolution[6].

Publié le 7 septembre 2026.


[1] L’observatoire européen Copernicus, l’agence britannique de météorologie (le Met Office), l’Agence étasunienne d’observation des océans (NOAA).

[2] Certains évoquent même un record absolu, qui dépasserait l’épisode historique de 1877-1878. Celui-ci n’est pas couvert par les mesures directes réalisées depuis 1950, mais les reconstructions climatiques le considèrent, avec un large consensus scientifique, comme le plus puissant jamais recensé : il avait contribué à une famine mondiale ayant fait plusieurs dizaines de millions de morts, principalement en Asie, au Brésil et en Afrique.

[3] De 36 à 34 à partir du 3 septembre, puis à 32 dès le 15 septembre 2026.

[4] La « faim aiguë » est un stade grave, juste en dessous de la famine dans la classification internationale de l’insécurité alimentaire : l’accès à la nourriture n’y suffit plus à garantir la survie ou les moyens de subsistance des populations touchées.

[5] Cité par Daniel Tanuro dans son ouvrage L’impossible capitalisme vert publié aux Éditions La Découverte, Paris, 2012.

[6] Une récente carte blanche de chercheurs de l’ULiège, publiée après l’incendie des Fagnes, appelait clairement à sortir de la seule logique d’adaptation et affirmait que nous avons besoin d’une révolution. Même si les auteurs l’envisageaient cette révolution à travers une approche systémique des enjeux, cette montée de la radicalité dans le débat public est salutaire.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) | Plus de publications

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