Brésil, J-6 : Lula ou le fascisme ? Le bilan remarquable de Lula, l’enfant du peuple (1/4)

Brésil, J-6 : Lula ou le fascisme ? Le bilan remarquable de Lula, l’enfant du peuple (1/4)

Après un premier tour serré, le Brésil retient son souffle jusqu’au 25 octobre. Face au président sortant Lula (Parti des Travailleurs, PT), qui défend un bilan plus que raisonnable et une vision progressiste, se dresse le clan Bolsonaro (Parti libéral, PL) : une extrême droite qui porte un programme profondément antisocial et réactionnaire, collectionne les scandales et a fait du mensonge une méthode. Alors que l’Amérique latine a largement basculé à droite, voire à l’extrême droite (Argentine, Chili, Pérou, Colombie, Honduras), ce second tour de l’élection présidentielle brésilienne qui s’annonce tout aussi serré qu’en 2022 est déterminant pour le continent sud-américain et le monde. Impossible d’en prédire le vainqueur ; la bataille fait rage, le pays est en ébullition et, en même temps, retient son souffle.

Pour qui analyse un tant soit peu sérieusement la situation, le choix paraît très simple. D’un côté, la poursuite d’une politique sociale-démocrate, certes perfectible, mais clairement en défense des travailleurs. De l’autre, le retour du clan Bolsonaro, qui a déjà montré ce qu’il vaut : un néofascisme qui piétine les principes démocratiques les plus élémentaires ; des reculs sociaux au profit des plus riches ; une économie livrée à l’agro-négoce, aux multinationales et à la finance ; des privatisations massives ; une soumission aux États-Unis ; et une Amazonie sacrifiée à la déforestation.

Et pourtant, rien n’est joué. En 2022, Lula l’avait déjà emporté de justesse : 50,9 % contre 49,1 %. Dans cet entre-deux-tours, la bataille des récits et des réseaux sociaux fait rage. Le discours des Bolsonaro est simple : le pays serait en ruine, tout serait de la faute de Lula, et il faut absolument le sortir du pouvoir pour retrouver la prospérité et la liberté. Pour vendre ce récit totalement mensonger, le clan Bolsonaro mène avant tout la bataille sur les réseaux sociaux, dont il est devenu un spécialiste, et parvient à entrer dans la tête de millions de Brésiliens. De son côté, Lula peut compter sur des mobilisations populaires de grande ampleur, avec des millions de personnes dans les rues, mais il essaie aussi de contre-attaquer sur les réseaux sociaux, avec un relatif succès.

  1. Qui est Lula ?

Son parcours tient du roman, et il explique à lui seul pourquoi Lula suscite autant d’espoir dans une grande partie de la population, et une haine aussi tenace au sein des classes supérieures et dirigeantes. Né en 1945 dans une famille paysanne très pauvre du Nordeste, Luiz Inácio da Silva connaît la faim pendant son enfance. Pour survivre, sa mère quitte la région avec ses enfants (Lula a 7 ans) et gagne São Paulo, au terme de treize jours de voyage à l’arrière d’un camion. Enfant, il cumule les petits boulots pour aider à la survie de la famille : vendeur ambulant, cireur de chaussures, coursier. Adolescent, il suit une formation de tourneur, son seul diplôme, puis entre dans la métallurgie, où il perd un doigt dans un accident de travail.

Dans les années 1970, en pleine dictature militaire, il prend la tête des grandes grèves de la banlieue industrielle de São Paulo, ce qui lui vaut la prison. En 1980, il fonde le Parti des Travailleurs (PT). Battu trois fois à la présidentielle, il est enfin élu en 2002, puis réélu en 2006. Au cours de ces deux mandats, il réalise des avancées sociales considérables.

En 2010, la Constitution lui interdisant un troisième mandat consécutif, il quitte le pouvoir au sommet de sa popularité et fait élire pour lui succéder Dilma Rousseff, sa plus proche collaboratrice au gouvernement. Réélue en 2014, celle-ci est destituée deux ans plus tard, tandis que Lula devient la cible principale de l’opération anticorruption « Lava Jato ».

En 2018, alors qu’il est en tête de tous les sondages, il est injustement condamné pour corruption afin de favoriser l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, incarnée par Jair Bolsonaro, nostalgique de la dictature militaire. Il a le choix entre l’exil et la prison. Il décide de rester pour prouver son innocence et passe 580 jours derrière les barreaux, ce qui l’empêche de se présenter à l’élection. En 2021, toutes ses condamnations sont annulées par la Cour et il est blanchi. L’année suivante, il se représente à la présidentielle, bat Bolsonaro et revient au pouvoir. À 80 ans, il brigue aujourd’hui un quatrième mandat.

« Ce qui dérange le plus les classes dirigeantes, c’est qu’un tourneur dans la métallurgie, sans diplôme universitaire soit le président qui a créé le plus d’universités de l’histoire du Brésil »

Lula, 1ᵉʳ octobre 2026.

  • Le bilan de Lula : deux décennies de transformation sociale

Impossible de dresser ici un bilan complet des trois mandats de Lula. Mais il est important d’en donner une vision d’ensemble.

Lors de ses deux premiers mandats (2003-2010), à travers une série impressionnante de plans et de programmes d’investissement public, Lula a concrétisé des avancées sociales remarquables, et beaucoup d’entre elles se produisent pour la première fois dans l’histoire du pays. Et, contrairement à ce que prédisaient les milieux économiques, ces progrès sociaux sont allés de pair avec des résultats économiques solides et une affirmation du Brésil sur la scène internationale. Quant à son troisième mandat (2023-2026), il est très loin du tableau apocalyptique que dépeint l’extrême droite : ses résultats sociaux et économiques sont tout sauf désastreux.

  • Les deux premiers mandats (2003-2010) : avancées sociales majeures et réussite économique

Éradication de la faim. Dès son arrivée au pouvoir, Lula fait de la lutte contre la faim la priorité de son gouvernement avec le programme Fome Zero (« Faim zéro »). L’État achète notamment la production des petits paysans pour approvisionner les cantines scolaires et les banques alimentaires. Résultat : en 2014, l’Organisation des Nations unies (ONU) retire le Brésil de sa « carte de la faim », qui recense les pays où plus de 5 % de la population souffre de sous-alimentation chronique.

Diminution drastique de l’extrême pauvreté. La Bolsa Família, une allocation versée aux familles pauvres devient une mesure phare du lulisme, encore à ce jour. En 2010, elle bénéficie à près de 13 millions de familles, soit près de 50 millions de Brésiliens. Les résultats sont spectaculaires : sur ses deux mandats, l’extrême pauvreté est divisée par deux, elle passe d’environ 10 % de la population en 2003 à 5,3 % en 2009.

Forte hausse du salaire minimum. Le salaire minimum passe de 200 reais en 2002 à 510 reais en 2010, soit une hausse de 53 % au-delà de l’inflation.

Réduction des inégalités de revenus. Pour la première fois, les revenus du bas de l’échelle progressent plus vite que ceux du haut : entre 2002 et 2009, le revenu réel des 10 % les plus pauvres augmente de 42 %, contre 13 % pour les 10 % les plus riches. La classe moyenne passe de 65,8 à 105,5 millions de personnes entre 2003 et 2011.

Division par deux du chômage. Entre 2003 et 2010, 15 millions d’emplois déclarés sont créés. Le chômage, qui atteignait 13 % à l’arrivée de Lula, tombe à 5,7 % en novembre 2010, un record historique, qui ne sera battu que sous le troisième mandat de Lula.

Accès massif des classes populaires à l’enseignement supérieur. Le programme ProUni offre des bourses dans les universités privées aux étudiants modestes : en 2010, plus de 700.000 jeunes en avaient déjà bénéficié. L’État crée 14 universités fédérales et 126 nouveaux campus, souvent à l’intérieur du pays. Surtout, il construit 214 écoles techniques, alors qu’en près d’un siècle, de 1909 à 2002, le Brésil n’en avait construit que 140.

Accès élargi aux soins gratuits. Lula renforce le SUS (Sistema Único de Saúde, « Système unique de santé »), le système de santé public, universel et gratuit instauré par la Constitution de 1988 en créant en 2003 le SAMU (Serviço de Atendimento Móvel de Urgência, l’équivalent de notre service d’aide médicale urgente)  qui déploie des ambulances d’urgence gratuites : en trois ans, le nombre de Brésiliens couverts par ce service passe de 10 à 89 millions. Avec Brasil Sorridente, les soins dentaires entrent pour la première fois dans le système public : entre 2003 et mi-2006, près de 10.000 nouvelles équipes de dentistes sont créées. Le programme Farmácia Popular permet d’acheter les médicaments essentiels à prix très réduits, dans des milliers de pharmacies partenaires.

Soutien à l’agriculture familiale. Le Pronaf, le programme de crédit aux petits agriculteurs, change d’échelle : de 2,4 milliards de reais prêtés en 2002 pour 953.000 contrats, il passe à environ 13 milliards de reais pour la saison 2010-2011, avec quelque 1,6 million de contrats par an.

Logement et électricité pour des millions de ménages. Lancé en mars 2009, le programme Minha Casa Minha Vida (« Ma maison, ma vie ») finance la construction de logements pour les familles modestes : fin 2010, un million d’habitations ont déjà été financées. Poursuivi sous la présidence de Dilma Rousseff (successeure et dauphine de Lula), il a permis de livrer 2,7 millions de logements, au bénéfice d’environ 10 millions de personnes. Le programme Luz para Todos (« Lumière pour tous ») raccorde à l’électricité près de 2,7 millions de foyers ruraux entre 2004 et 2010.

Relance de l’investissement public. En 2007, Lula lance le PAC (Programme d’accélération de la croissance), un vaste plan d’investissements publics qui prévoit plus de 500 milliards de reais sur quatre ans : routes, chemins de fer, ports, centrales électriques, réseaux d’eau potable et d’égouts, logements. Après des années de sous-investissement, l’État redevient le moteur du développement du pays.

Forte croissance, inflation maîtrisée et dette publique en net recul. L’économie prospère. Entre 2003 et 2010, la croissance atteint en moyenne 3,8 % par an, plus du double des huit années précédentes (1,75 %). Après un léger recul en 2009 dû à la crise financière mondiale, l’économie rebondit de 7,5 % en 2010, du jamais vu depuis 1986. L’inflation, qui dépassait 12,5 % en 2002, retombe sous les 6 % en 2010. Les réserves de change passent de 38 à 289 milliards de dollars, et la dette publique nette recule, passant de 62 % de la richesse nationale en 2002 à 37 % en 2008.

Intégration latino-américaine plutôt que tutelle de Washington. En 2005, Lula forme avec l’Argentine, le Venezuela et l’Uruguay un bloc qui enterre la zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), voulue par les États-Unis de George W. Bush. En 2008, il contribue à la création de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur), qui réunit douze pays sans Washington, et qui prend position pour la démocratie lors du coup d’État au Honduras en 2009. Lula fait du Brésil un acteur mondial, au sein du G20 et des BRICS, alliance formée entre les puissances émergentes que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud), dont le premier sommet se tient en 2009.

Suite à ce bilan, Lula quitte le pouvoir fin 2010 avec 87 % d’opinions favorables, un record au Brésil. Lui succède Dilma Rousseff (PT), élue en 2010 et réélue en 2014, puis destituée en 2016.  Son vice-président de centre droit, Michel Temer, gouverne jusqu’à la fin 2018, avant que Jair Bolsonaro n’occupe la présidence de 2019 à 2022.

  • Le troisième mandat (2023-2025) : le retour de Lula face aux ruines laissées par Bolsonaro père

Nouvelle sortie de la carte de la faim. Après en être sorti une première fois en 2014, puis y être revenu quelques années plus tard, le Brésil est de nouveau sorti de la Carte de la faim de la FAO en 2025. Sous Bolsonaro, la faim était revenue en force : en 2022, 33 millions de Brésiliens n’avaient pas assez à manger. Depuis, l’insécurité alimentaire sévère a baissé d’environ 22 % entre 2023 et 2024. En 2025, le Brésil est de nouveau retiré de la carte de la faim de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la part de la population sous-alimentée étant tombée sous les 2,5 %.

Recul spectaculaire de la pauvreté. En 2021, sous Bolsonaro, 62,5 millions de Brésiliens vivaient dans la pauvreté, du jamais vu depuis au moins dix ans. Entre 2022 et 2024, le taux de pauvreté passe de 31,6 % à 23,1 % (une baisse de 27 %), tandis que l’extrême pauvreté chute de plus de 40 %.

Hausse du salaire minimum. Il est porté à 1.518 reais par mois en 2025, soit une hausse réelle de plus de 6 % depuis le retour de Lula. Bolsonaro, lui, avait enterré la politique de revalorisation du salaire minimum : de 2020 à 2022, aucune hausse au-delà de l’inflation.

Renforcement des aides sociales. La Bolsa Família est revalorisée de 15 % : l’allocation passe à 691 reais en octobre 2026.

Exonération d’impôt des revenus modestes, financée par les plus riches. Depuis janvier 2026, les revenus jusqu’à 5.000 reais par mois sont totalement exonérés d’impôt sur le revenu, contre environ 3.000 reais auparavant. Résultat : 10 millions de Brésiliens ne paient plus d’impôt sur le revenu et 5 millions d’autres en paient moins. La mesure est financée par un impôt minimum sur les très hauts revenus, qui ne touche qu’environ 140.000 contribuables gagnant plus de 600.000 reais par an. Bolsonaro avait promis la même exonération en 2018, sans jamais la réaliser.

Interdiction des paris en ligne. C’est une des dernières mesures fortes prises par Lula. Il a interdit les paris sportifs et casinos en ligne (les « bets »), qui ont ravagé le budget des familles modestes : quelque 220 milliards de reais ont été misés en 2025. Légalisés en 2018, ces sites avaient prospéré sans aucune régulation pendant tout le mandat de Bolsonaro. Les sites sont coupés depuis octobre et un projet de loi prévoit jusqu’à six ans de prison pour leurs exploitants.

Croissance soutenue et chômage au plus bas. Le PIB brésilien a progressé de 3,4 % en 2024 et de 2,3 % en 2025, la deuxième plus forte croissance d’Amérique latine. Le chômage a régulièrement reculé pour atteindre son niveau le plus bas depuis des années (5,1 % fin 2025), alors qu’il avait frôlé les 15 % sous Bolsonaro.

Relance de Mais Médicos. Lancé en 2013 par Dilma Rousseff, ce programme envoie des médecins là où il en manque : villages de l’intérieur, périphéries des grandes villes, territoires indigènes. Bolsonaro l’avait laissé dépérir, après avoir provoqué par ses attaques le départ de quelque 8.000 médecins cubains, qui assuraient à eux seuls les soins de base dans plus de 1.000 communes. Relancé par Lula en 2023, le programme atteint dès la première année un record de plus de 18.000 médecins en activité.

Recul historique de la déforestation. Sous Bolsonaro, la déforestation de l’Amazonie avait explosé : plus de 13.000 km² de forêt rasés en 2021 pour exploitation économique, un niveau inédit depuis 2006. Avec Lula, elle a été divisée par deux en trois ans : 5.796 km² en 2025, l’un des trois niveaux les plus bas depuis le début des mesures en 1988. Et les premières données pour 2026 annoncent une nouvelle baisse de plus d’un tiers.

Fermeté sur la scène internationale. Quand Trump a frappé le Brésil de droits de douane de 50 % à l’été 2025, en exigeant notamment l’abandon des poursuites contre Bolsonaro, Lula a refusé de plier au nom de la souveraineté du pays. Sur Gaza, il a été l’un des premiers chefs d’État à parler de génocide, et le Brésil a annoncé se joindre à la plainte de l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice. Une fermeté rare, qui tranche avec la soumission de nombreux gouvernements, à commencer par ceux de l’Union européenne : la Commission européenne a accepté sans riposter un accord commercial très déséquilibré avec Washington et tarde toujours à sanctionner Israël.

Vers la fin de l’« échelle 6×1 ». Ce régime impose six jours de travail pour un seul de repos. Le 14 octobre 2026, le Sénat a adopté par 75 voix contre une la réforme constitutionnelle qui y met fin – réforme défendue par le gouvernement de Lula – : la semaine de travail passera de 44 à 40 heures, avec deux jours de repos et sans perte de salaire. Quelque 37 millions de salariés sont concernés. Flávio Bolsonaro, qui l’avait longtemps combattue, s’est rallié au dernier moment, tout en promettant à ses alliés patronaux de la revoir s’il est élu.

  • Peut-on critiquer Lula ? Oui, mais certainement pas comme l’extrême droite le fait

Quand on analyse sérieusement le bilan de Lula, une chose saute aux yeux : les principales accusations de la droite sont tout simplement mensongères.

« Le pays est en ruine. » C’est faux. L’économie brésilienne a progressé de 3,4 % en 2024 et de 2,3 % en 2025, et le chômage est tombé à 5,1 %, son plus bas niveau historique. Autre signe que l’économie et le pouvoir d’achat sont loin de s’effondrer : au premier semestre 2026, les ventes de véhicules neufs ont atteint leur meilleur niveau depuis quinze ans.

« Lula est un voleur. » Toutes ses condamnations ont été annulées en 2021 par la Cour suprême, qui a jugé que le juge Sergio Moro avait été partial. Ce même Moro était entretemps devenu ministre de la Justice… de Bolsonaro. Pourtant, l’extrême droite continue de marteler que Lula aurait amassé des millions en volant le peuple. Un comble, quand on sait dans combien d’affaires le clan Bolsonaro est lui-même mis en cause : détournement des salaires d’assistants parlementaires, liens avec les milices de Rio ou avec des banquiers sulfureux … (nous y reviendrons dans le prochain article).

« Lula ne pense qu’à garder le pouvoir. » Rappelons quelques faits très simples. Lula a perdu trois élections présidentielles (1989, 1994 et 1998) et a toujours respecté le verdict des urnes. Bolsonaro, lui, a perdu une seule fois et a tenté un coup d’État, ce qui lui a valu une condamnation à 27 ans de prison en 2025.

« Lula ne pense qu’à taxer le peuple. » C’est exactement l’inverse. Lula a supprimé l’impôt sur le revenu pour les salaires jusqu’à 5.000 reais par mois, et ce sont les très hauts revenus qui paient la note. Dans le même temps, il n’a cessé de développer des services gratuits ou bon marché (médicaments, soins, logement, électricité, cantines scolaires), ce qui a considérablement augmenté le pouvoir d’achat des classes populaires.

« Lula a fait exploser la dette. » Faux. Pendant ses deux premiers mandats, il a fortement réduit la dette publique : la dette nette est passée de 62 % du PIB en 2002 à 37 % en 2008. Depuis 2023, la dette brute a augmenté, de 71,7 % du PIB fin 2022 à 78,7 % fin 2025. Une hausse modérée, et surtout, sa cause principale n’est pas la dépense sociale : ce sont les taux d’intérêt exorbitants fixés par la Banque centrale, qui font gonfler la facture des intérêts.

« Lula a dégradé les comptes publics. » Faux également. Hors intérêts de la dette, le déficit de l’État fédéral n’a atteint qu’environ 0,5 % du PIB en 2025, et le gouvernement a respecté pour la troisième année consécutive l’objectif budgétaire qu’il s’était fixé. Quant à Bolsonaro, il n’a pas assaini les comptes publics comme il le prétend. Son excédent de 2022 reposait sur des recettes exceptionnelles, comme la privatisation d’Eletrobras et les dividendes records de Petrobras, et sur une astuce : plafonner le paiement des dettes de l’État reconnues par la justice. Résultat : une ardoise cachée d’environ 93 milliards de reais, que Lula a dû régler dès la fin 2023. C’est ce qui explique une bonne partie du déficit élevé de sa première année : Lula payait les factures laissées par son prédécesseur.

  • Les critiques légitimes de gauche

Cela ne veut pas dire que Lula est au-dessus de toute critique. D’un point de vue de gauche, bien des choix de son gouvernement sont contestables.

Lula a misé sur le pétrole, au point d’autoriser des forages au large de l’embouchure de l’Amazone, ce qui cadre mal avec son discours sur le climat.

Il n’agit pas sur la question de la dette qui pèse très lourd dans le budget. La Banque centrale a maintenu son taux à 15 % pendant près d’un an, un record depuis vingt ans. Résultat : l’État consacre près de 9 % de la richesse nationale à payer des intérêts, au profit des banques et des grandes fortunes.

Lula soutient aussi massivement l’agro-négoce, qui reçoit six fois plus de crédits publics que l’agriculture familiale, tandis que la réforme agraire piétine.

Il a offert de généreux avantages fiscaux pour attirer la construction de grands centres de données de données de multinationales, américaines comme chinoises, très gourmands en eau et en électricité. Le plus gros, celui de TikTok, se construit près de Fortaleza.

Il a reconnu une vingtaine de terres indigènes depuis 2023 (Bolsonaro, aucune), mais plus de 250 dossiers restent en attente.

Plus fondamentalement, Lula et le PT n’ont jamais pris de mesures réellement radicales pour mettre fin à la domination du capital, des multinationales et de la finance sur le Brésil. Pour qui pense qu’on ne relèvera pas les grands défis de l’humanité sans sortir du capitalisme, c’est une limite majeure.

Au cours de ses différents mandats, Lula a néanmoins réussi, sans contestation possible, à arracher au capital des concessions pour une meilleure redistribution des richesses en faveur de la population travailleuse, en particulier des plus défavorisés. On peut juger que ce n’est pas suffisant. Pourtant, très peu de gouvernements au monde peuvent se vanter d’avoir accompli de telles choses ces dernières décennies.

Du petit cireur de chaussures du Nordeste qui a connu la faim au Président qui a sorti des millions de Brésiliens de la misère, l’enfant du peuple n’a jamais oublié d’où il venait. C’est ce qui explique l’espoir qu’il suscite pour une grande partie des classes populaires, et la haine tenace qu’il inspire aux élites. En face de lui se dresse un tout autre héritage : celui du clan Bolsonaro, que nous examinerons dans le prochain article.

Publié le 19 octobre 2026.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) | Plus de publications

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