Crédit photo : Ambre Pinguet
À l’occasion du Festival international du Film francophone de Namur qui se tient du 30 septembre au 4 octobre, on s’interroge sur le rapport de l’art à la politique. Comment parler de capitalisme, de domination et de rapports de pouvoir sans transformer l’art en tract politique ? L’acteur international Zlatko Burić explore la question depuis plus de cinquante ans, des scènes underground de la Yougoslavie socialiste jusqu’au tapis rouge à Cannes. « Créer pour bousculer l’ordre établi ». Rencontre avec un artiste à la trajectoire hors normes et immersion, à travers le cinéma, dans un navire en train de chavirer.
Ses amis le décrivent d’abord comme un militant tenace, avant de se rappeler qu’il est acteur à Hollywood. Aujourd’hui, Zlatko Burić tourne avec les plus grands acteurs et réalisateurs du monde entier. Mais son parcours s’est d’abord construit ailleurs : dans le militantisme, les luttes sociales et un théâtre profondément politique. Exceptionnellement, l’acteur s’est confié sur cette trajectoire unique où culture et engagement politique avancent côté à côte.
Une satire politique
C’est l’histoire d’un oligarque russe, whisky à la main, en fou rire avec un capitaine de croisière aussi marxiste que déprimé. Autour du duo surprenamment complice, des milliardaires enchaînent les caprices puérils sur un yacht de luxe obscène : marchands d’armes, influenceuses mode et autres vainqueurs du marché globalisé sans foi ni loi s’y prélassent, entre insouciance et cynisme. Marx, Reagan, Thatcher, Lénine : capitalisme et communisme s’affrontent à coups de punchlines à travers ce duo impossible, tandis que le bateau tangue et que ses passagers chouchoutés commencent à rendre leur dîner.
Cette scène est l’un des morceaux de bravoure de Triangle of Sadness (Sans filtre en version française), la satire déjantée de Ruben Ostlund récompensée d’une Palme d’or à Cannes en 2022. Face Woody Harrelson, qui campe le capitaine marxiste, Zlatko Burić incarne Dimitri, richissime vendeur d’engrais qui se présente lui-même comme le « roi de la merde ».
Derrière cette joute farfelue et alcoolisée, grand moment de cinéma satirique, une préparation rigoureuse que nous raconte l’acteur encensé. Pour préparer la séquence, raconte-t-il, les deux acteurs se sont plongés dans les grands textes politiques. « J’ai lu beaucoup de bouquins sur le néolibéralisme et son fonctionnement. Woody, lui, a fait un énorme travail de lecture des textes de Marx », se souvient-t-il. « Certains jours, nos discussions pouvaient durer des heures. »
À bien y regarder, Zlatko Burić semble né pour incarner cet extravagant milliardaire à l’air moqueur. Car derrière ce grand personnage de cinéma se cache un parcours autrement plus politique. Avant Hollywood, Cannes et les Oscars, Burić performait dans le théâtre d’avant-garde en Yougoslavie, fréquentait les scènes alternatives et se définissait moins comme un acteur que comme un « activiste culturel ». Depuis ses débuts, création artistique et convictions politiques se sont rarement quittées.
Du socialisme au « Roi de la merde »
Lorsque nous le rencontrons dans le cadre idyllique des Orangeries de Bierbais, dans le Brabant wallon, l’acteur de 73 ans est loin des yachts et des tapis rouges. Dans ce tiers-lieu où se rencontrent culture, nature et engagement politique, Burić est presque chez lui. Clope et gazette à la main, il profite de son séjour en Belgique pour y retrouver de vieux camarades avec qui il a enchaîné les actions militantes durant leur jeunesse.
Dimitri ramène Zlatko vers son passé. Si le personnage oligarque est russe, l’acteur dit l’avoir pensé à partir de ce qu’il connaissait de la Yougoslavie et de la Croatie dont il est originaire. Dimitri incarne à ses yeux quelque chose de cette fameuse « transition » qui a vu les anciennes sociétés socialistes d’Europe de l’Est basculer vers le capitalisme.
Une transformation tragique pour des millions de personnes, raconte-t-il, mais dont certains mécanismes avaient aussi quelque chose de grotesque. Connexions politiques, marché noir, privatisations, fortunes bâties à une vitesse vertigineuse : derrière ce qu’il décrit comme une « grande spoliation », Burić voit aussi surgir des personnages et des justifications parfois profondément comiques.
Pour donner de l’épaisseur à Dimitri, l’acteur va donc beaucoup plus loin que ce qu’exige le scénario. Comment avait-il gagné son premier argent ? Quelles relations possédait-il dans le Parti ou l’armée ? De quelles combines avait-il profité ? Burić imagine les premiers trafics de devises de son personnage, ses connexions politiques, ses investissements. Il arrive même devant Ruben Ostlun, à Göteborg, avec une liasse de feuilles retraçant cette vie imaginaire. Presque rien de tout cela n’apparaîtra à l’écran, mais Dimitri, lui, existe et percute les spectateurs du monde entier. Ce rôle vaudra par ailleurs à Zlatko Burić en 2022 le prix de « meilleur acteur européen » décerné par l’Académie européenne du cinéma (ou European Film Academy).
« Je ne suis pas acteur »
Cette manière de construire un personnage par son environnement social et politique ne tombe pas de nulle part. Burić commence à jouer vers 16 ans en Yougoslavie. Mais certainement pas dans un théâtre conventionnel. Sa troupe évolue dans une avant-garde héritière des années 60, entre théâtre total, de rue, musique expérimentale ou encore inspirations situationnistes. Politique ? Oui, mais pas au sens d’un théâtre qui se serait proclamé détenteur de la bonne parole : « Nous ne faisions pas directement de politique », explique-t-il. L’ambition était ailleurs : « Fracasser les vieilles perceptions, les idées préétablies, montrer que l’on pouvait vivre et penser plus librement ». Une démarche suffisamment dérangeante pour que le système les regarde comme « un danger et qu’une partie de la société les considère comme des marginaux accusés de pervertir la jeunesse et détruire l’ordre établi », raconte le comédien.
Zlatko gardera longtemps quelque chose de cette méfiance envers les cases. Même après ses premiers succès au cinéma comme dans la Trilogie Pusher, ou plus tard dans le célèbre film 2012 de Roland Emmerich, l’homme refuse l’étiquette de comédien. « Après Pusher, je ne voulais pas qu’on parle de moi comme d’un acteur. Je ne suis pas un acteur, je suis un activiste culturel me disais-je ». Il faudra attendre ses 45 ans pour qu’il se rende finalement à l’évidence : « Ok, à partir de maintenant, je suis acteur. »
Entretemps, il a quitté la Yougoslavie pour le Danemark où il fréquente les scènes punk et expérimentales, joue avec des musiciens, fabrique des sculptures sonores et fonde avec des artistes danois le Telepathic International Group. Puis un jeune réalisateur encore inconnu vient le chercher pour son premier long métrage : un certain Nicolas Winding Refn (notamment connu pour le film Drive avec Ryan Gosling).
Le yacht s’échoue, le pouvoir change de mains
Des décennies plus tard, Triangle of Sadness triomphe dans les cinémas du monde entier : multi-nommé aux Oscars, Palme d’Or du festival de Cannes parmi d’autres innombrables distinctions, le film semble réunir les différents morceaux de cette trajectoire d’artiste.
Le film démarre par une plongée dans le superficiel : une scène interminable de shooting dans l’univers vertigineux de la mode, qui laisse place à l’embarquement sur une croisière qui finira par chavirer avec ses grandes fortunes, forcées d’admettre que sur une île déserte, leur carte gold ne confère plus le moindre pouvoir. Leurs sous-fifres du bateau deviennent soudain des naufragés comme les autres. Les milliardaires, penauds et incapables dans le mode survie, se découvrent boulets dans cette nouvelle société. La croisière ne s’amuse plus…
Là réside tout le génie du film : il ne se contente pas de remplacer les méchants riches par de gentils pauvres qui se mettent à assurer, enfin raisonnablement, les commandes du collectif. À mesure que le rapport de force change, les dominés imposent à leur tour des règles et profitent de leur position nouvelle. Le pouvoir a changé de main alors que ses mécanismes se répètent. « Ruben Ostlund [le réalisateur] refuse le confort du cinéma d’auteur européen avec ses codes et ses circuits de festivals. Il emprunte à la comédie et au spectacle pour aller chercher un public beaucoup plus large. » Pour Zlatko, la force du film se situe dans sa capacité à toucher un très grand nombre de personnes sans abandonner la radicalité du propos. Voilà peut-être un point de rencontre entre l’activiste culturel et l’acteur international.
Garder ses camarades
Burić ne prétend pas avoir trouvé la recette. Il parle de confusion, du risque de se perdre dans cet univers. Peu avant cette interview, il foulait un tapis rouge aux côtés de Brad Pitt et Georges Clooney. Son antidote tient moins dans une grande théorie politique que dans les personnes auxquelles il est resté attaché.
Il retourne régulièrement vers ses anciens compagnons dont le militantisme de gauche constitue l’un des ciments. « Il faut avoir autour de soi des gens que l’on aime et avec lesquels on partage une image claire de ce que nous ne voulons pas de la société. Puis retourner dans le monde, dans toute sa complexité, et essayer d’y faire au mieux ». Par ces mots, sa présence aux Orangeries de Bierbais, fondées et gérées par des amis de longue date, prend tout son sens.
L’histoire de Zlatko avec la Belgique remonte au début des années 1990, raconte le comédien. La Yougoslavie sombre alors dans la guerre. Depuis le Danemark, il voit les liens se rompre entre des gens qui avaient partagé une même scène artistique quelques années auparavant. Croates et Serbes se retrouvent séparés par le conflit, la peur et les nouvelles frontières. Zlatko se rend en Belgique où il retrouve des artistes et amis pour entamer des actions militantes contre la guerre. Il se souvient de ces moments comme d’un « kiss of freedom », une bouffée d’air dans une époque fracturée par des discours identitaires.
Près de quarante ans plus tard, le voilà à nouveau parmi certains de ces vieux compagnons. Cannes, Hollywood, les Oscars et les yachts pour milliardaires sont passés par là. Mais aux Orangeries, Zlatko retrouve une idée qui semble traverser toute sa vie : créer des endroits où les individus peuvent véritablement se rencontrer, confronter leurs idées, et surtout partager leurs valeurs communes.
Avant de partir, l’artiste à peine sorti de ses vieux souvenirs, se prend même à rêver tout haut. La prochaine fois, sourit-il, « je reviendrais bien avec mes vieux potes danois pour donner un concert ici. »
Publié le 1er octobre 2026.


