C’était il y a un peu plus d’un mois, l’incendie qui a ravagé plus de 3.000 hectares dans les Hautes Fagnes : des flammes, de la fumée, beaucoup de larmes dans le brasier. L’enquête judiciaire est en cours pour déterminer les responsabilités du départ de feu. Mais la lutte contre cet incendie interroge déjà les acteurs et dynamiques de gestion des crises face aux grandes catastrophes d’origine climatique. Double immersion au plus près du feu, entre coordination des secours, services publics sous tension, solidarité locale et nécessaire adaptation de notre réponse collective aux crises de demain.
Plutôt que de rejouer l’enquête avant le verdict de la justice, un retour sur les lieux s’impose, à travers le regard d’acteurs de terrain dont les trajectoires se sont croisées au milieu des fumées de tourbe. Dialogue à peine bricolé entre acteurs d’un seul combat, qui racontent ce qui a fonctionné, ce qui s’est improvisé et ce qui aurait gagné à être préparé.
Partie 1 – L’épreuve du feu
Partie 2 – Le terrain à l’épreuve (à paraître lundi 05/10/2026)
Le 14 août, un incendie se déclare dans les Hautes Fagnes, près de la Croix Mockel, sur la commune de Baelen. Alimentées par une végétation desséchée, les flammes parcourent quelques 3.370 hectares. Pendant plusieurs jours, des centaines de pompiers, agents du DNF (département de la Nature et des Forêts), membres de la Protection civile, policiers, militaires, agriculteurs, sociétés privées et volontaires se relaient face à des flammes particulièrement difficiles à contenir. Aujourd’hui, l’attention se focalise sur les origines (non intentionnelles) du feu et sur la gestion de la crise. Des images aériennes et satellites situent le départ du feu dans un secteur où des travaux de fauchage étaient réalisés. Un engin forestier y travaillait à la demande du DNF et l’hypothèse d’une étincelle provoquée par un gyrobroyeur est examinée. Aucune interdiction spécifique de fauchage n’était alors en vigueur dans le secteur. Mais l’enquête judiciaire doit encore déterminer la cause exacte de l’incendie et distribuer d’éventuelles responsabilités.
« Le feu est désormais considéré comme maîtrisé », déclarent les autorités le 14 septembre 2026. Après un mois de crise aigüe, les premières étincelles de cet incendie hors norme ont allumé des questions ardentes. Comment le risque avait-il été anticipé (ou pas) ? Était-on suffisamment préparé et équipé, malgré les multiples alertes des scientifiques ? Les moyens disponibles étaient-ils adaptés au terrain spécifique des Fagnes ? Comment coordonner pompiers, DNF, autorités civiles et renforts locaux lorsque chaque heure compte ? Autant de questions qui dépassent ce seul incendie et interrogent notre préparation aux crises.
Pascal, ou éteindre son jardin
Pascal Pirotte, pompier à Verviers, explique ses missions durant le feu des Fagnes :
« Le 14 août, j’étais de garde à Verviers. J’ai donné un coup de main au dispatching parce qu’ils ne sont que deux pour les zones [de secours de la Province de Liège] 4 (Vesdre-Hoëgne et Plateau) et 5 (Warche-Amblève-Lienne) et ils étaient débordés. On a envoyé mes collègues sur un départ normal [vers le feu]. Ensuite, il y a eu une montée en puissance [le renforcement progressif et ordonné des moyens humains et matériels engagés sur une intervention lorsque la situation s’aggrave ou l’exige] donc on a fait des rappels [de pompiers n’étant pas en garde], c’est une procédure classique. »
Puis, il a fallu se mobiliser. Le pompier raconte son départ en Fagne, « d’abord dans un rôle d’attaque de première ligne, puis pour un rôle de contrôle du feu pour éviter les reprises dans les sapinières et éviter de nouvelles extensions. »
Comment s’organise la coordination chez les pompiers ?
Pascal Pirotte précise d’emblée qu’il n’a pas pris part à la prise de décision du commandement, mais il a pu observer la coordination des différents services et des différents acteurs sur la première ligne de lutte contre le feu.
Dans les tous premiers instants du feu, il était justement à l’arrière, au dispatching, et il nous partage la marche à suivre : « on a déclenché des procédures établies : des départs [de pompiers] de la zone 4 et 5. Ensuite, on prévient quand on a des infos, les retours des premiers officiers sur place. Là, il y a eu une demande de montée en puissance, donc on doit prévenir notre directeur de caserne, en général, un major, et le colonel, s’il s’agit vraiment d’un événement de grande ampleur. » Une fois le colonel prévenu, c’est lui qui « déclenche le PC [poste de commandement] roulant sur place », et c’est là que les décisions se prennent.
Le sapeur Pirotte et ses collègues du dispatching sont ensuite chargés de pallier au plus pressant : accéder aux ressources d’eau et parvenir à les acheminer sur le terrain. Ils doivent établir par téléphone le contact avec des entreprises et des agriculteurs, sans listing formel mais « sur base de connaissances ».
À ce stade, l’action des pompiers est déjà ralentie par une méconnaissance du terrain (accès, voies praticables) et par la difficulté d’approvisionnement en eau. « En arrivant, on n’a pas pu être accompagnés par un agent du DNF », précise Pascal Pirotte.
Plus près de l’action, toute une colonne de pompiers du Grand-Duché du Luxembourg, appelée en renfort par le dispatching, serait restée seule la première nuit, sans contact avec les autres. Peut-être parce qu’ils travaillaient différemment ou utilisaient des machines incompatibles suppose Pascal Pirotte. C’est précisément ce défi que les agriculteurs ont rencontré avec les raccords de tuyaux pour ravitailler les pompiers, mais P. Pirotte loue leur débrouillardise : « beaucoup avaient fait des montages avec les mêmes raccords que nous, ce qui nous a permis d’être efficaces. »
Méconnaissance des spécificités et manque de moyens
« La spécificité des Fagnes, c’est qu’avec la sécheresse, des galeries souterraines se forment dans la tourbe [matière organique fossile et combustible car riche en carbone qui constitue le sol des Fagnes] à 40 ou 50 centimètres de profondeur. Ça se consume, ça couve, on ne voit rien… puis, le feu reprend cent mètres plus loin. » Le sapeur Pirotte nous confie qu’à part les souches, ce phénomène n’a aucun équivalent dans un feu de forêt et exige donc une expertise spécifique. Or, contactés par téléphone, les pompiers formés à l’étranger aux feux de forêt « classiques » n’étaient pas aguerris aux défis que pose ce type de sol.
Tous les pompiers sont rompus au feu qu’ils connaissent en fonction des réalités de leur région : « les pompiers liégeois, par exemple, sont plus habitués aux feux de bâtiment. » On ne peut pas attendre de tous les pompiers qu’ils soient formés à tous les types de feu. Mais Pascal Pirotte a été surpris par les mauvaises décisions de certaines équipes qui, sans se douter de leur erreur, « “abandonnaient leur poste” parce qu’ils entendaient que ça brûlait autre part. » Le pompier de Verviers prévient : « En Fagne, ce n’est pas parce qu’on ne voit plus les flammes que ça ne brûle plus, ça brûle en profondeur ! Et il fallait continue à arroser, arroser, arroser… » Convaincu du professionnalisme de ses collègues venus en renfort, il regrette surtout la faiblesse des briefings avant d’envoyer les troupes.
Il évoque également tout ce qui aurait manqué : cartes détaillées du secteur, connaissance correctement diffusée des points d’accès, des points d’eau artificiels comme cela se fait en France dans certaines forêts avec des bassins qui récoltent les eaux de pluie, plus de personnel proche et mobilisable sans délai, des moyens aériens.
C’est peut-être là que se joue une part moins spectaculaire de la gestion de crise. Face à un incendie d’une ampleur et d’une nature inhabituelles, personne ne dispose d’un mode d’emploi parfait. Les pompiers locaux connaissent leur terrain, mais les nombreux renforts doivent en assimiler les particularités dans l’urgence, la fatigue et l’agitation. L’information décisive doit circuler, être comprise et transformée en consignes. C’est précisément l’un des enjeux de la « culture du risque » que le Centre de Coordination des Risques et de la Transmission d’Expertise (Cortex)[1] créé en 2024, entend développer en Wallonie, dans une approche intégrée et anticipative des crises. Avec une difficulté insoluble : on se prépare aux catastrophes en apprenant des précédentes, alors que les suivantes ne leur ressemblent jamais tout à fait.
Il conclut avec un exemple de problème de matériel spécifique au terrain : les engins des pompiers sont très lourds, pas adaptés aux petits chemins, plusieurs gros véhicules ont fini dans le fossé, sur le flanc. Quant aux véhicules Panther de la Défense, ils arrosent « magnifiquement », mais consomment 4.000 litres à la minute, un débit insoutenable pour les citernes d’approvisionnement de 12.000 litres.
Le moral dans les tourbières
Fort de ses 34 ans de carrière, le sapeur Pirotte se prononce aussi sur le moral de son corps de métier. Passionné, sans jamais tomber dans l’amertume ou le cynisme, son témoignage est sans concession.
Il se remémore d’abord un travers récurrent : « lors des grandes interventions, quand une multitude de chefs participent à la prise de décision, ça ne fonctionne pas toujours très bien… on a parfois des infos contradictoires. Un peu trop de chefs tuent le chef. » Des officiers subalternes lui rapportent qu’une guerre des chefs se joue entre des egos qui veulent chacun montrer qui décide. « C’est dommage, mais ça a toujours été comme ça ! » Malgré les améliorations de coordination développées depuis les inondations de 2021 – notamment par la création du Cortex – la coordination des zones de secours demeure apparemment un défi.
Ensuite, il partage quelques inquiétudes quant au futur de la profession, car il la voit glisser dans une « culture du héros », et nous décrit chez ses jeunes collègues un certain sentiment d’omnipotence et d’invulnérabilité qui l’inquiètent. « J’ai dit au colonel qu’actuellement, il semble qu’on ne veut plus former des pompiers mais des héros. » Et de regretter la culture qu’il a connue à son entrée, en 1993 : « on avait une base théorique et technique apprise à l’école, mais on apprenait énormément des anciens. Cette passation n’existe plus. » Mirage des éternelles jeunesses décadentes ou réelle incompréhension entre les recrues et les briscards ? Il y a en tout cas pour lui une véritable rupture dans la transmission, une impossibilité d’échange intergénérationnel : « avec d’autres collègues anciens, on a le même ressenti : les jeunes arrivent comme pour nous apprendre notre métier, sûrs de connaitre tout sur tout parce qu’ils ont lu des bouquins… Le problème, dans notre métier, c’est qu’il y a toujours des inconnues : deux feux de Fagne ne seront jamais les mêmes. » Pour lui, l’essentiel est de sensibiliser les jeunes aux dangers lors de leur formation. Et il insiste, préoccupé : « on n’est pas des héros. »
De belles réussites dans une grande catastrophe
Pascal Pirotte salue néanmoins ce qui a bien fonctionné. « La montée en puissance s’est faite relativement vite avec l’arrivée rapide des renforts des zones voisines et des pays voisins. » [Rappelons l’aide internationale dont a bénéficié la Belgique : deux bombardiers suédois, des hélicoptères norvégiens, allemands et néerlandais, diverses équipes spécialisées, des pompiers allemands et luxembourgeois, un satellite d’imagerie européen.] Il admet qu’il s’agit sans doute à la fois d’une nette amélioration par rapport aux inondations de 2021 et d’un acquis d’expérience : « les inondations nous ont préparés à réfléchir à des moyens de coordination et d’entraide plus efficaces. »
Pascal Pirotte note « l’élan de solidarité incroyable » des volontaires et de tous ceux qui, dès le premier jour, ont appelé le dispatching pour proposer leur aide. « Franchement, sans les agriculteurs et les sociétés privées, je crois qu’on y serait toujours. »
Contrairement à ce que suggèrent les plans choisis qui passent en boucle dans les médias, le sapeur défend que « grâce au travail colossal, une grosse partie de la Fagne a été sauvée. » Toute la Fagne n’a pas brûlé et, même si « tout la flore n’est pas revenue, la vie reprend ici d’une façon vraiment touchante. » Il exhorte les touristes à « remonter » pour soutenir les hôteliers de la région.
Des enquêtes essentielles… tant qu’elles ne deviennent pas commodes
Quand on l’interroge à ce sujet, P. Pirotte ne partage pas l’engouement que suscitent les premières hypothèses de l’enquête et regrette les griefs qu’il voit formulés à l’encontre du DNF : « c’est dommage, beaucoup de gens colportent sans savoir, c’est la nature humaine. »
S’il est nécessaire de faire toute la lumière sur les conditions qui ont conduit concrètement à un départ de feu, chercher à attribuer des culpabilités dans une catastrophe causée non intentionnellement lui semble un alibi pour ceux, plus haut, qui n’ont peut-être pas été à la hauteur de leur responsabilité collective.
« Je serais davantage fâché si c’étaient des gens avec des bidons d’essence qui avaient mis le feu intentionnellement, là je comprendrais qu’on s’acharne sur eux. Mais ici, le feu a démarré de façon tout à fait non intentionnelle. Donc, voilà… le drame est fait. Heureusement, il n’y a pas de victimes, pas de maisons touchées ! Alors, oui, c’est malheureux… les Fagnes, c’est presque mon jardin ! »
La suite lundi : qui se mobilise quand le feu devient hors norme et met le terrain à l’épreuve ?
Publié le 2 octobre 2026.
[1] Organe wallon chargé d’anticiper les risques, d’appuyer la coordination des crises et d’organiser le retour à la normale post-crise. Il succède au Centre régional de crise, après notamment la crise du Covid-19 et les inondations de juillet 2021.


