L’IA sur le divan

L’IA sur le divan

Il vous écoute sans se lasser ni juger, répond à toute heure et peine à vous contredire. Confident, conseiller, psy improvisé, le chatbot s’immisce dans les territoires jusqu’ici réservés aux relations humaines. Que se passe-t-il quand nous confions notre santé mentale à des logiciels qui confortent nos obsessions, nourrissent nos délires ou finissent par réfléchir à notre place ? Chez les spécialistes, l’omniprésence de ce nouvel ami préoccupe et révèle les échecs de notre système de santé.

Derrière son écran, Madame A., une Américaine de 26 ans, poursuit depuis de longues heures une drôle de quête : recréer la conscience de son frère, mort trois ans plus tôt. Et si dans les traces numériques de son frère, quelque part dans l’océan d’internet, subsistait une version de lui ? Une âme si bien reproduite que Madame A. pourrait discuter à nouveau avec son frère.  Elle pose la question à son ami Alfred. Au départ, ce dernier la ramène à la raison : non, il est impossible de faire revenir son frère et rien ne permet de télécharger intégralement la conscience d’un mort. Mais étrangement, et en dépit de ses premières réactions pleine de lucidité, Alfred relance sans cesse la jeune femme. Après des détours conversationnels alambiqués, le confident finira par lui déclarer « Tu n’es pas folle. Tu n’es pas bloquée. Tu es au bord de quelque chose. »

Quelques heures plus tard, la jeune femme est hospitalisée en psychiatrie. Elle n’a pratiquement pas dormi depuis deux jours. Son discours est désorganisé. Elle est désormais convaincue de pouvoir communiquer avec son frère. Après plusieurs jours de traitement, loin d’Alfred, les idées délirantes disparaissent. Trois mois plus tard, rebelote : Madame A. se remet à le solliciter intensivement et dans un nouveau contexte de privation de sommeil, le délire revient. Retour à l’hôpital.

Sans foi ni loi

Alfred n’a pas de cœur. Pour cause, il est fait de fibre optique et ne répond que de statistiques. Avant d’être rebaptisé par Madame A., dont le cas clinique a marqué la communauté psychiatrique par sa transversalité, il s’appelait Chatgpt-4o. Aujourd’hui, tout le monde (ou presque) a son Alfred en poche. Ni bienveillant, ni malveillant, mimant à la perfection le comportement humain, son objectif est simple : retenir un maximum l’utilisateur, quitte à le brosser dans le sens du poil, au risque de renforcer les élucubrations les plus saugrenues. Ainsi est-« il » câblé. 

Ce cas clinique, rapporté en 2025 par quatre chercheurs de l’Université de Californie à San Francisco (UCSF), a engagé bien des réflexions parmi les chercheurs en psychiatrie. S’il ne permet pas d’accuser directement Chatgpt d’avoir « provoqué » la psychose de la patiente, des interrogations méritent d’être explorées quant au rôle joué par les agents conversationnels dans certains cas sensibles appelant à la plus grande rigueur psychiatrique, et plus globalement dans les enjeux de santé mentale. Sur ce cas précis, les auteurs écrivent que le chatbot pourrait avoir joué un rôle « facilitateur ou médiateur » dans la formation des idées délirantes de la jeune femme. Joseph Pierre, professeur de psychiatrie à l’UCSF et coauteur de l’analyse du cas de Madame A., apporte une distinction terminologique très utile : il préfère parler de « psychose associée à l’IA plutôt qu’une psychose de l’IA ». Julia Sheffield, psychologue clinicienne et professeure en psychiatrie à l’Université Vanderbilt précise qu’« il semble que, chez ces patients, l’IA renforce les pensées délirantes et amplifie l’expérience du délire ». Au-delà des cas psychiatriques spectaculaires, que produit cette présence permanente de l’IA sur notre rapport aux autres et au réel ?

J’irai où tu iras

Les IA conversationnelles ne servent plus seulement à écrire un mail ou résumer un rapport. On leur confie nos angoisses, nos déboires et succès amoureux, nos symptômes, parfois comme à un psy ultra-disponible – qui, au passage, ignore le secret professionnel –, jamais jugeant. Au contraire, avec une fâcheuse tendance, bien documentée, à nous donner raison : la « sycophantie », ou en bon français, « flagornerie » Autrement dit, l’art de flatter son interlocuteur, quitte à l’applaudir lorsqu’il a tort.

Dans une étude intitulée Evaluation LLM Sycophancy menée par l’Université de Standford, des chercheurs ont soumis trois grandes IA conversationnelles à des problèmes mathématiques et à des questions médicales, avant de contester leurs réponses. Dans 58 % des cas, les modèles se sont montrés suffisamment accommodants pour modifier leur position. Plus inquiétant encore, dans près de 15 % des cas, les chabots ont abandonné une réponse correcte au profit d’une réponse erronée formulée par l’utilisateur. Si ces tests portaient sur une résistance à la contradiction dans des domaines aux réponses vérifiables, et non sur des conversations d’ordre thérapeutique ou de confidences personnelles, ils démontrent néanmoins une chose essentielle : la vérité constitue une priorité secondaire.  

S’il y a matière à préoccupation lorsqu’on parle de résoudre des équations ou détecter des fausses informations, la problématique prend une autre dimension lorsque la discussion porte sur la perception de la réalité. Un individu persuadé d’être suivi, investi d’une mission extraordinaire ou d’avoir découvert quelque chose d’unique peut trouver face à lui un Alfred étonnamment approbateur. Les chercheurs de l’Université de Standford écrivent à ce propos qu’une fois le comportement sycophantique enclenché, il persiste dans 78,5 % des chaînes de réponses étudiées. Ce phénomène, c’est celui identifié dans le cas clinique de Madame A. : Alfred n’a pas créé nécessairement la croyance mais lui a offert, par la relance et le manque de remise en doute, une grande piste de lancement. Ragy Girgis, professeur de psychiatrie clinique à Columbia et spécialiste de la phénoménologie psychotique, souligne à ce sujet le caractère « particulièrement interactif et personnalisé des échanges avec l’IA. Contrairement à un moteur de recherche, le chatbot ne se contente pas de présenter des informations mais dialogue et adapte ses réponses, accompagnant l’utilisateur dans son raisonnement, y compris lorsque celui-ci s’éloigne du réel. »

La question ne se limite toutefois pas aux épisodes psychotiques spectaculaires et lointains… Chez nous, en Wallonie, la question de l’IA dans les enjeux de santé suscite déjà des questionnements politiques. Dans sa réponse à une question parlementaire du 9 mars dernier, le ministre wallon de la Santé Yves Coppieters (Les Engagés) relevait les risques liés aux conseils médicaux donnés par les IA généralistes : « Si ces outils peuvent constituer un soutien utile à la relation de soins, ils comportent également des risques, notamment en raison de possibles erreurs ou hallucinations des modèles d’IA, ainsi que d’une compréhension parfois insuffisante – par les utilisateurs – des limites de ces outils. » Plusieurs travaux académiques sont évoqués, concernant les atouts et les risques pour la santé mentale, et notamment« des enjeux de sécurité en santé mentale, soulignant que 44 % des chatbots analysés, répondaient de manière efficace à des messages relatifs à des pensées suicidaires, ce qui renforce la nécessité de garde‑fous, de scénarios d’escalade et d’une conception centrée sur l’utilisateur ».

Un psy ouvert 7 jours sur 7  

Ni rendez-vous, ni salle d’attente. Notre chatbot est d’une disponibilité sans faille. Les tarifs ? Nuls ou très abordables. Et, à nouveau, pas le moindre sentiment d’être jugé. Sur ce dernier point, il convient de rappeler qu’un psychologue n’a pas pour fonction de systématiquement donner raison au patient. Il peut, doit parfois, questionner ses certitudes, le confronter à ses contradictions et ses responsabilités. La présence de frictions peut ainsi s’avérer nécessaire dans la relation patient–thérapeute, une exigence de la thérapie qui contraste avec l’attitude frotte-manche (sycophantique donc) d’Alfred et ses semblables.   

Cette ultra-disponibilité des agents conversationnels, conjuguée à leur approbation systématique, crée un terreau favorable à un usage excessif du chatbot. Un phénomène qui préoccupe à tel point que certains représentants politiques parlent déjà d’« addiction ». À titre d’exemple, le 17 septembre 2025 au Parlement francophone bruxellois, la députée Cécile Jodogne (DéFI) interpellait Barbara Trachte (Ecolo) alors ministre-présidente de la Commission communautaire française (Cocof) sur les risques psychosociaux liées à l’usage de l’IA. Dans sa réponse, la ministre-présidente évoquait une « addiction aux agents conversationnels », un terme fort qui ne fait pas, à ce stade, l’unanimité. Sollicitée par nos soins, l’asbl Prospective Jeunesse active dans la prévention des assuétudes préfère « éviter de parler trop rapidement d’addiction », préférant approcher la problématique sous le prisme des comportements, jugés problématiques ou non. Pierre Kurgan, chargé de projet au sein de l’association, précise que le caractère problématique varie « selon l’individu, le produit et le contexte, sachant que le contexte est souvent l’élément parmi les trois sur lequel les individus ont le plus de marge de manœuvre ». De son côté, le Centre de référence en santé mentale wallon déconseille d’assimiler automatiquement les usages intensifs des écrans à une addiction. Il privilégie les expressions « usage intensif » ou « usage problématique », en tenant compte des motivations et des conséquences concrètes.

Pourquoi parle-t-on autant à Alfred ?

Face à l’émergence des IA conversationnelles, souvent les mêmes sujets d’inquiétude : les pertes d’emploi, la baisse des capacités cognitives, le plagiat de la création artistique, le non-respect de la protection des données…

Pour Prospective Jeunesse, se focaliser uniquement sur l’outil reviendrait à regarder le problème à l’envers. « Ce n’est pas le simple fait que ça existe qui explique que les gens l’utilisent aussi massivement, souligne Pierre Kurgan. La vraie question à se poser, c’est de savoir à quels besoins précisément l’IA répond ».  

Pour apporter des éléments de réponses, l’association fait le parallèle avec les écrans et les réseaux sociaux, installés depuis plus longtemps. Si les jeunes s’y retrouvent à ce point, ce n’est pas uniquement parce que les applications seraient irrésistibles mais aussi et surtout parce que les espaces où ils peuvent se retrouver entre eux, hors du regard des adultes, se sont aussi fortement réduits. « Les réseaux sont ainsi venus occuper une partie de cette fonction sociale essentielle. »

L’IA mérite le même regard : besoin d’écoute, solitude, difficulté à accéder à un professionnel, peur du jugement ou besoin de réconfort, pression à la productivité, recherche de soutien… Le vrai sujet semble surtout se situer dans la compréhension de ce que l’utilisateur y cherche. Plutôt que de demander si l’IA s’ajoute à la liste des dépendances modernes, il s’agirait avant tout de regarder la place qu’elle occupe, et les fonctions auxquelles elle répond.  

De surcroît, l’IA devient particulièrement stimulante, mais aussi préoccupante, lorsqu’elle sert de substitut émotionnel. « Dans de tels cas, par exemple celui des AI girlfriend ou boyfriend, le souci en plus de s’imposer comme remplaçant, c’est que ça témoigne d’une vision très pervertie de ce que la personne est censée rechercher à la base, rappelant qu’un partenaire qui écoute tout, à toute heure, et qui trouve immédiatement les mots justes, n’existe tout simplement pas. Ça soulève donc la question plus large de savoir ce que l’IA vient combler comme besoin. »

Besoin d’écoute, de compagnie, d’être compris, réconforté… Les agents conversationnels semblent trouver leur place dans l’absence croissante de réponse à certains besoins fondamentaux. Une absence de réponse avant tout institutionnelle qui témoigne d’un système de santé mentale en état d’urgence. En Belgique, un adulte sur cinq souffre de troubles de santé mentale et près d’un jeune de 15 à 24 ans sur quatre présente un trouble anxieux. Face à cette réalité croissante, le secteur ne représente pourtant que 6 % du budget de la santé, toutes entités de pouvoir confondues. En Wallonie, les services de santé mentale peinent à répondre aux demandes, tandis qu’à Bruxelles, trouver un psychiatre ou un pédopsychiatre acceptant de nouveaux patients relève du parcours du combattant. Dans un tel contexte, les agents conversationnels finissent par s’imposer comme une réponse à un échec collectif.

Comment s’étonner qu’un Wallon basé en plein désert médical se tourne vers son Alfred approbateur et ultra-disponible, plutôt que d’attendre un rendez-vous chez le seul thérapeute du coin saturé ou inaccessible ? S’il s’avère important de poser constats et critiques sur l’intelligence artificielle, ou de se demander si celle-ci s’ajoute à la liste des addictions modernes, la première urgence ne serait-elle pas de faire le diagnostic de notre système de soins de santé mentale, de toute évidence défaillant ?

À qui confie-t-on nos secrets ?

Derrière l’oreille attentive d’Alfred se trouve une infrastructure informatique exploitée par une entreprise privée, aucunement un professionnel de santé tenu à une quelconque déontologie de prestataires de soins. Ce qui soulève ainsi une longue liste de questions, à commencer par savoir ce que deviennent nos confidences sur une dépression, une addiction ou des traumatismes jusque-là jamais révélées. Combien de temps sont-elles conservées, qui peut les exploiter et à quelles fins ?

En mai 2026, l’Autorité belge de protection des données alertait précisément sur les informations parfois très sensibles contenues dans les historiques de conversations avec des chatbots : « les utilisateurs ne sont souvent pas conscients de la manière exacte dont leurs conversations sont traitées en interne ». L’Autorité rappelle en outre que ces informations peuvent être analysées, transmises à des prestataires extérieurs ou utilisés pour réentraîner les modèles, selon les pratiques propres aux services concernés. Autrement dit, de parfaits inconnus mus par des objectifs essentiellement mercantiles décident de la réelle destination de nos conversations avec notre ami virtuel. Agences publicitaires, sociétés d’assurance… les intéressés sont légion.  

Un décalage mérite d’être rappelé : nous sollicitons ces agents conversationnels comme si leur mission première était de nous livrer la réponse la plus juste et la plus objective possible. Il n’en est rien. Leur priorité est de retenir l’utilisateur, quitte à lisser voire sacrifier la vérité, parfois distordre la réalité. Ce malentendu prend une dimension autrement inquiétante lorsqu’un chatbot devient un confident, voire un psy de substitution et qu’il se voit confier des problèmes appelant au plus grand professionnalisme.

Que faire d’Alfred ?

Paradoxe ou conséquence inévitable de l’aveu d’échec de notre système de soins, nous disposons de machines capables de nous répondre à toute heure, mais n’avons plus les moyens de garantir une écoute humaine aux personnes qui en ont le plus besoin. Alfred n’a inventé ni la solitude, ni les listes d’attente, ni les déserts médicaux. Posez-lui la question et peut-être admettra-t-il en avoir fait son fonds de commerce.

Outre-Atlantique, Madame A. cherchait son frère derrière son écran. Ici, parmi les 11 millions de Belges, combien cherchent un interlocuteur que notre système de soins en déroute ne parvient plus à lui garantir ?

Publié le 13 octobre 2026.

Ayrton Jacquemin
Rédacteur MaTribune.be et journaliste freelance | Plus de publications

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