Au Brésil, Jair Bolsonaro est hors course, mais certainement pas hors jeu. Condamné pour tentative de coup d’État et organisation criminelle, l’ancien président brésilien (2019-2022) est aujourd’hui en prison domiciliaire. Son fils aîné, Flávio, affronte désormais Lula dans les urnes et entend bien prolonger l’héritage paternel. Un héritage lourd : bilan social et économique désastreux, mépris de la démocratie, racisme, haine et mensonge érigés en méthodes de gouvernement. Sans oublier les scandales qui poursuivent le clan Bolsonaro. Car si le père est condamné, le bolsonarisme, lui, est loin d’avoir disparu.
À ma gauche, donc, Lula, ancien ouvrier devenu président, revenu au pouvoir en 2023 et candidat à un nouveau mandat. Un président issu du peuple, au bilan social et économique remarquable, malgré des limites réelles, que nous avons examiné dans le premier épisode de cette série.
À ma droite, Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l’armée. Ou plutôt son héritier. Car l’ancien président, qui a gouverné le Brésil de 2019 à 2022, ne peut plus se présenter. Condamné à 27 ans et trois mois de prison pour son rôle dans la tentative de coup d’État destinée à le maintenir au pouvoir après sa défaite électorale de 2022, il purge aujourd’hui sa peine à domicile. C’est donc son fils aîné, Flávio Bolsonaro, qui porte les couleurs du Parti libéral (PL) face à Lula, avec une priorité avouée : faire sortir son père de prison.
La droite, brésilienne comme internationale, aime présenter Jair Bolsonaro comme un bon gestionnaire et accuser Lula d’avoir ruiné le pays. Ce discours ne résiste pas à une analyse sérieuse. Surtout quand, comme l’extrême droite dans bien d’autres pays, le clan Bolsonaro est plongé jusqu’au cou dans des scandales de grande ampleur.
Un bilan désastreux (2019-2022)
Une économie en berne. Sous Bolsonaro, la croissance n’a atteint qu’environ 1,5 % par an en moyenne, contre 3,8 % sous les deux premiers mandats de Lula. La pandémie n’explique pas tout : dès 2019, avant le Covid, la croissance plafonnait à 1,2 %. Et le chômage a frôlé les 15 %, un record.
Une inflation à deux chiffres. L’extrême droite répète à l’envi que Lula a fait exploser les prix. C’est l’inverse. C’est sous Bolsonaro que l’inflation a grimpé à 10 % en 2021, rongeant le pouvoir d’achat des plus modestes. Sous Lula, elle est redescendue à 4,8 % en 2024 puis à 4,3 % en 2025, son plus bas niveau depuis 2018. Même les prix alimentaires, qui avaient flambé en 2024, n’ont augmenté que de 3 % en 2025.
Une pandémie gérée dans le déni. Bolsonaro a qualifié le Covid de « petite grippe », combattu le confinement et retardé l’achat de vaccins. Bilan : environ 700.000 morts, l’un des pires au monde. Une commission d’enquête du Sénat a même recommandé en 2021 son inculpation pour neuf crimes, dont crime contre l’humanité. Le procureur général, qu’il avait lui-même nommé, a classé l’essentiel des accusations.
Le retour de la faim et une pauvreté record. En 2021, 62,5 millions de Brésiliens vivaient dans la pauvreté, du jamais vu depuis au moins dix ans. En 2022, 33 millions n’avaient pas assez à manger, et le Brésil était retombé sur la carte de la faim de l’ONU.
Salaires et impôts gelés. Bolsonaro a enterré la politique de revalorisation du salaire minimum : aucune hausse au-delà de l’inflation de 2020 à 2022. Il a gelé pendant deux ans les salaires des fonctionnaires, y compris des enseignants, des médecins et des infirmières. Et il n’a jamais relevé le seuil d’exonération de l’impôt sur le revenu, gelé depuis 2015 : une ponction déguisée qui a fait payer l’impôt à des millions de travailleurs modestes, malgré sa promesse de 2018.
L’Amazonie livrée aux tronçonneuses. La déforestation a explosé : plus de 13.000 km² de forêt rasés en 2021, un niveau inédit depuis 2006. Bolsonaro n’a reconnu aucune terre indigène.
Le bradage du patrimoine public. Il a privatisé Eletrobras, l’un des plus grands fleurons publics du pays. Et en 2022, Petrobras a distribué près de 216 milliards de reais de dividendes à ses actionnaires, deux fois plus qu’en 2021, ce qui en a fait le deuxième plus gros payeur de dividendes au monde. L’État ne détenant qu’un gros tiers du capital, près des deux tiers sont allés à des actionnaires privés, dont de nombreux fonds étrangers, plutôt que d’investir dans l’avenir du pays.
Des comptes maquillés. Bolsonaro a plafonné le paiement des dettes de l’État reconnues par la justice, laissant à son successeur une ardoise cachée d’environ 93 milliards de reais.
Le Pix, un mérite usurpé. Le Pix, ce système de paiement instantané et gratuit devenu incontournable au Brésil, est un argument de campagne du clan : « Le Pix a un nom : Jair Bolsonaro », clamait l’ex-président en 2025, et son fils candidat reprend le même refrain. C’est faux. Il a été conçu par les techniciens de la Banque centrale, qui y réfléchissaient dès 2014, sous Dilma Rousseff, et en ont lancé le développement en mai 2018, sous la présidence de Michel Temer. Il a certes été lancé en novembre 2020, sous Bolsonaro, mais celui-ci reconnaissait alors ne même pas savoir de quoi il s’agissait.
Les scandales et mensonges du clan Bolsonaro : attachez vos ceintures !
Coups de force, mépris de la démocratie, racisme, argent public détourné, liaisons dangereuses avec la milice et les banquiers véreux : la liste est longue, et elle ne fait que s’allonger, jusqu’à aujourd’hui. Petit tour d’horizon.
Destitution de Dilma Rousseff, un coup d’État parlementaire. En 2016, la présidente élue Dilma Rousseff est destituée pour de simples artifices comptables, pratiqués par tous ses prédécesseurs, sans le moindre enrichissement personnel. Lors du vote à la Chambre, où chaque député annonce son choix au micro en le justifiant, Jair Bolsonaro vote pour la destitution « en mémoire du colonel Brilhante Ustra, la terreur de Dilma Rousseff ». Ustra dirigeait sous la dictature militaire le centre où Dilma, jeune opposante, avait été torturée. Ce jour-là, le Brésil découvre qui il est.
Victoire bâtie sur l’élimination de Lula. L’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro, simple député d’arrière-ban pendant près de trente ans, doit tout à l’opération « Lava Jato ». En 2018, Lula, largement en tête des sondages dans l’entre-deux-tours, est condamné par le juge Sergio Moro et jeté en prison, ce qui l’empêche de se présenter. La voie est libre pour Bolsonaro, qui remporte l’élection et nomme aussitôt Moro… ministre de la Justice. En 2021, la Cour suprême annule toutes les condamnations de Lula et reconnaît la partialité de Moro. Le bolsonarisme est donc né d’une élection faussée par la justice.
Refus du verdict des urnes. Même après sa victoire de 2018, Jair Bolsonaro a affirmé, sans la moindre preuve, qu’une fraude l’avait empêché de gagner dès le premier tour. Puis, tout au long de son mandat, il a mené campagne contre le vote électronique, pourtant l’un des plus fiables au monde, en exigeant un retour au bulletin imprimé. En pleine campagne de 2022, il a même convoqué les ambassadeurs étrangers pour leur expliquer que les élections brésiliennes n’étaient pas fiables, préparant ainsi le terrain pour refuser les résultats en cas de défaite. Battu par Lula, non seulement il n’a pas reconnu sa défaite, mais il a fomenté un coup d’État.
Tentative de coup d’État. Jair Bolsonaro a été condamné en septembre 2025 par la Cour suprême à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État et organisation criminelle armée. Son complot visait à empêcher l’investiture de Lula. Placé en détention en novembre 2025 après s’être attaqué à son bracelet électronique avec un fer à souder, il purge aujourd’hui sa peine à domicile pour raisons de santé.
Trahir son pays pour sauver papa. Installé aux États-Unis depuis 2025, Eduardo, l’un des fils de Jair, a fait pression sur l’administration Trump pour obtenir des sanctions contre son propre pays et contre les juges de la Cour suprême, afin de stopper le procès de son père. Il a été condamné en juin 2026 à 4 ans et 2 mois de prison. Le patriotisme version Bolsonaro : le drapeau vert et jaune sur les épaules, la main tendue vers Washington.
Un nouveau coup de force en préparation ? Flávio Bolsonaro, l’aîné des fils et aujourd’hui candidat à la présidence, l’a promis : s’il est élu, il graciera son père, qui gravira avec lui en janvier 2027 la rampe du palais présidentiel. Or il prévenait dès juin 2025 : si la Cour suprême s’oppose à cette grâce, il faudra envisager « l’usage de la force ». Ce n’est pas une menace, assurait-il, mais une simple « analyse de scénario ».
Nostalgie de la dictature. Au-delà de son hommage à Ustra, Jair Bolsonaro n’a jamais caché son admiration pour le régime militaire de 1964-1985. Son fils promet désormais, s’il est élu, de « changer la Constitution » pour « redémocratiser » le Brésil.
Le racisme et la haine décomplexés. En 2017, Jair Bolsonaro a affirmé que, dans une communauté quilombola, descendante d’esclaves en fuite, « l’afrodescendant le plus léger pesait sept arrobas », une unité de poids utilisée pour le bétail, et que ces communautés ne servaient « même plus à procréer ». Dans le même discours, il s’interrogeait : « Quelqu’un a-t-il déjà vu un Japonais mendier ? », avant de vanter une « race qui a de la dignité », par opposition aux autres. Condamné en première instance à 50.000 reais d’amende, il a obtenu l’annulation en appel. La relève est assurée : Eduarda Campopiano, 23 ans, élue du parti de Bolsonaro lors du premier tour du 4 octobre dernier avec près de 2 millions de voix, a remercié Dieu pour la colonisation et l’évangélisation des peuples indigènes, qui les auraient, selon elle, détournés du cannibalisme, des sacrifices humains et de l’enterrement d’enfants vivants. Elle a également traité la députée trans Erika Hilton d’« homme biologique ». Elle fait l’objet d’une plainte pour transphobie. Elle suit les traces de Nikolas Ferreira, star du parti, réélu député avec plus de 3 millions de voix, déjà condamné à plusieurs reprises pour transphobie : en 2023, il s’était présenté à la tribune de la Chambre, le jour de la Journée internationale des droits des femmes, affublé d’une perruque blonde pour se moquer des femmes trans. Et au soir du premier tour, la députée du même parti Júlia Zanatta a fêté sa réélection dans les rues, un fouet à la main. Dans un pays marqué par plus de trois siècles d’esclavage, l’image se passe de commentaire.
Détournement d’argent public. En 2020, le parquet de Rio a formellement accusé Flávio Bolsonaro de détournement de fonds publics, de blanchiment d’argent et d’organisation criminelle dans l’affaire des « rachadinhas » : ses collaborateurs parlementaires lui reversaient une partie de leur salaire, par l’intermédiaire de son homme de confiance, Fabrício Queiroz. La justice a ensuite annulé les preuves pour vice de procédure, et l’affaire a été enterrée sans jamais être jugée sur le fond. Jair, lui, a été inculpé par la police fédérale pour avoir tenté de s’approprier des bijoux de luxe offerts à l’État brésilien par l’Arabie saoudite.
Liens avec les milices criminelles. À Rio, les milices sont des groupes armés de policiers et d’anciens policiers qui tiennent des quartiers entiers par la terreur : racket, trafics en tous genres, assassinats sur commande. Or Flávio a longtemps employé à son cabinet la mère et l’épouse d’Adriano da Nóbrega, ancien policier devenu chef du « Bureau du crime », une milice spécialisée dans les meurtres à gages. Flávio Bolsonaro, alors député de l’État de Rio, avait même remis à ce policier, Adriano da Nóbrega, la plus haute décoration de l’Assemblée de Rio.
L’énorme scandale de la banque Master. On parle ici d’une des plus grandes fraudes bancaires de l’histoire du Brésil. En quelques années, la banque Master a attiré 1,6 millions d’épargnants avec des rendements mirobolants, en s’appuyant sur des crédits fictifs et des bilans truqués. Sa faillite a laissé un trou de plus de 50 milliards de reais au Fonds de garantie des dépôts. Parmi les victimes : des caisses de retraite de fonctionnaires d’États et de communes, qui y avaient placé près de 3,5 milliards de reais destinés aux pensions. Son patron, Daniel Vorcaro, a été arrêté le 17 novembre 2025 alors qu’il tentait de s’envoler pour Dubaï. La banque a été liquidée le lendemain par la Banque centrale. Or, en mai 2026, le portail de journalisme d’investigation indépendant The Intercept Brasil a révélé que Bolsonaro fils était très proche de Vorcaro. Il négociait notamment avec lui 24 millions de dollars (environ 134 millions de reais) pour financer Dark Horse, un film hollywoodien à la gloire de son père. Quand cette affaire a éclaté, Flávio Bolsonaro a nié avoir jamais eu aucune relation avec lui. Mais la veille de l’arrestation, il écrivait encore au banquier par sms : « Frère, je suis et serai toujours avec toi. »
Fake news à gogo. Impossible de dresser ici la liste, même partielle, des mensonges que le clan diffuse en masse sur les réseaux sociaux : chez les Bolsonaro, le mensonge n’est pas un accident, c’est une méthode. Deux exemples récents suffisent. Fin septembre, Lula exhorte les hommes à se faire dépister du cancer de la prostate, en rappelant que les femmes, elles, sont habituées dès leur jeunesse aux examens gynécologiques. Nikolas Ferreira, la star de TikTok du parti, isole une phrase dans une vidéo pour faire croire que le président banaliserait les abus sexuels sur les enfants. Le Tribunal supérieur électoral lui ordonne de la retirer sous 24 heures. Flávio lui-même n’est pas en reste : en août 2026, le même tribunal a fait retirer une vidéo de sa campagne qui associait Lula aux deux plus grandes organisations criminelles du pays, le PCC (Primeiro Comando da Capital, « Premier commando de la capitale », né dans les prisons de São Paulo) et le Comando Vermelho.
Censure de la presse et de l’opposition. À la demande de Flávio, le président du Tribunal supérieur électoral (TSE) et nommé à la Cour suprême par Jair Bolsonaro, a fait interdire le 9 octobre 2026 le journal du syndicat des pétroliers de São Paulo. Son crime : une édition spéciale qui comparait les projets des candidats et rappelait le bilan de Bolsonaro à la Petrobras. Le syndicat dénonce une censure. Deux jours plus tard, toujours à la demande de Flávio, le même juge faisait fermer « l’Armée de Lula », un groupe WhatsApp de soutien au président, créé et animé par un député du PT, qui compte plus de 4,3 millions de membres. Un autre juge du tribunal a annulé la décision le jour même : le service anti-désinformation du tribunal n’y avait trouvé aucune fausse information. La presse indépendante est elle aussi dans le viseur : au lendemain de ses révélations sur la banque Master, un député proche du clan a saisi la Cour suprême et le tribunal électoral pour faire enquêter sur The Intercept Brasil.
Banalisation des armes et de la violence. Jair Bolsonaro a fait des armes son emblème, mimant des pistolets avec ses doigts en meeting et promettant en 2018 de « fusiller » les militants du PT. Une fois au pouvoir, il a multiplié les décrets facilitant l’achat d’armes. Nikolas Ferreira, lui, se met volontiers en scène armes de guerre à la main. Et cette violence ne reste pas symbolique : le complot putschiste de 2022 prévoyait l’assassinat de Lula, de son vice-président et d’un juge de la Cour suprême. Le soir du premier tour, à Parnamirim, près de Natal, un enfant de 9 ans a été filmé sur le toit d’une voiture, brandissant une imitation de pistolet au milieu de partisans de Flávio en liesse. L’organisateur de l’événement, un conseiller municipal du parti de Bolsonaro, qui s’était même fait photographier avec le garçon, s’est contenté de demander quel était le problème. Le culte des armes, jusque dans les mains des enfants…
Bilan désastreux, tentative de coup d’État, racisme, corruption, mensonges, culte de la violence : voilà le clan Bolsonaro. Entre Lula et Bolsonaro, il y a un contraste saisissant d’origines, expérience, soutiens et réalisations. Reste à savoir ce que chacun propose concrètement pour les quatre années à venir. Salaires, temps de travail, retraites, impôts, services publics, Amazonie : deux projets radicalement opposés, que nous développerons dans la troisième partie de cette série à paraître le 22 octobre.
Publié le 20 octobre 2026.


