Flávio Bolsonaro en tête de la présidentielle, l’extrême droite renforcée au Congrès, la gauche résiste dans le Nordeste
Lula brigue un quatrième mandat. Le 4 octobre, près de 159 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes. L’abstention atteint 21 %, soit plus de 33 millions d’électeurs : son niveau le plus élevé depuis 1998. Flávio Bolsonaro, le candidat de l’extrême droite, arrive en tête avec 47 % des voix (56 millions), contre 45 % (54 millions) pour Lula. Pas assez pour l’emporter d’emblée : les deux hommes s’affronteront donc au second tour, le 25 octobre, dans un pays coupé en deux. Le Brésil se réveille ainsi face à la menace de voir l’extrême droite reprendre le pouvoir dans trois semaines.
Si la présidentielle reste le scrutin le plus important, elle n’était pas la seule élection de la journée. Ce même dimanche, les Brésiliens ont aussi élu leurs députés fédéraux, les deux tiers de leurs sénateurs, leurs gouverneurs et les assemblées législatives des 26 États et du District fédéral. Six votes en un seul passage dans l’isoloir. Et ces scrutins-là pèsent lourd, car ils déterminent la marge de manœuvre dont disposera le prochain président.
Tour d’horizon des résultats, avant un second article consacré à la bataille présidentielle qui fait rage depuis des semaines et va encore s’intensifier pendant les trois semaines à venir.
Six votes le même jour
Le 4 octobre, les Brésiliens n’ont pas seulement voté pour leur président. Ils ont aussi renouvelé presque tous leurs représentants dans cette république fédérale : les 513 députés de la Chambre fédérale et 54 des 81 sénateurs[1], qui forment ensemble le Congrès national, ainsi que les gouverneurs et les parlements des 26 États et du District fédéral de Brasilia. Concrètement, chaque électeur a voté électroniquement pour :
- Le président, qui est à la fois chef de l’État et chef du gouvernement, et concentre l’essentiel du pouvoir exécutif, un peu comme aux États-Unis ;
- Un député fédéral à la Chambre, qui vote les lois et le budget ;
- Deux sénateurs fédéraux au Sénat, qui a le dernier mot sur les lois et le pouvoir de destituer les juges de la Cour suprême ;
- Le gouverneur de son État, un poste clé qui commande la police militaire, les écoles et les hôpitaux de l’État concerné ;
- Un député à l’assemblée de son État, qui contrôle le gouverneur et vote le budget de l’État.
Face au nombre impressionnant de candidats et de numéros, chaque parti distribuait massivement, dans chaque État, une « colinha » pour aider l’électeur à s’y retrouver : une antisèche où figurent les numéros de ses candidats. Les électeurs ont le droit de l’apporter dans l’isoloir, alors que le téléphone y est interdit. Autre particularité : chaque parti est associé à un numéro à deux chiffres, toujours le même d’une élection à l’autre. Tous ses candidats le portent en tête de leur propre numéro. Le 13, c’est le Parti des travailleurs (PT) de Lula ; le 22, le Parti libéral (PL) du clan Bolsonaro. Ces deux nombres sont devenus de véritables étendards, chargés politiquement, que l’on retrouve sur les autocollants, les casquettes et les gestes de la main.
Par exemple, à Fortaleza, dans l’État du Ceará, une large coalition s’est formée autour du PT (13) de Lula : le Parti socialiste brésilien (PSB, 40), la Rede, le parti écologiste de Marina Silva (18), et jusqu’au PSD, un parti de centre-droit. Cette coalition a distribué massivement cette colinha :
Colinha de la coalition de gauche à Fortaleza[2]

Des scrutins déterminants pour l’avenir des réformes
Contrairement à la présidentielle, il n’y a pas de second tour pour les parlements : la composition du futur Congrès est donc déjà connue. Et elle pèsera lourd sur le prochain mandat, quel que soit le vainqueur du 25 octobre.
Au Brésil, aucun président ne dispose d’une majorité propre. Pour gouverner, il doit composer avec le « Centrão », le « gros centre » : un ensemble de partis sans véritable ligne idéologique, qui monnaient leur soutien contre des ministères, des postes et des enveloppes budgétaires pour leurs fiefs électoraux. Comme le montre le tableau ci-dessous, ce Centrão dominait le Congrès sortant.
Composition du Congrès avant les élections du 4 octobre 2026
| Gauche hors PT[3] | PT | Bloc central (Centrão)[4] | Droite[5] | Extrême droite (PL) | |
| Chambre | 8 % | 16 % | 52 % | 5 % | 19 % |
| Sénat | 9 % | 11 % | 56 % | 5 % | 19 % |
C’est ce qui explique que, durant son mandat actuel, chaque réforme de Lula a dû être arrachée, marchandée, rabotée. Il a fallu sans cesse acheter les voix du Centrão, projet par projet, au prix de concessions qui en vidaient parfois la substance. Exemple le plus parlant : la réduction collective du temps de travail, avec le passage de six à cinq jours de travail et de 44 à 40 heures par semaine, sans perte de salaire. Plus de 80 % des Brésiliens y sont favorables. Adoptée par la Chambre en mai dernier, la réforme attend toujours le vote du Sénat, reporté après le premier tour. Le gouvernement espère la faire aboutir avant le 25 octobre.
Quant aux gouverneurs, leur rôle est loin d’être secondaire. Ils commandent la police militaire, gèrent les écoles et les hôpitaux de leur État et pilotent les grands plans d’investissement de leur État. Selon leur couleur politique, ils sont un relais précieux ou un obstacle redoutable pour le pouvoir fédéral. Et entre les deux tours, ils seront des acteurs clés de la campagne.
Présidentielle : un match très serré
Flávio Bolsonaro a obtenu 47,04 % des voix, soit environ 56,1 millions d’électeurs, contre 45,15 % pour Lula, soit 53,8 millions. L’écart final est de 1,9 point, environ 2,3 millions de voix. Les sondages s’étaient trompés : ils donnaient Lula en tête. Loin derrière, Augusto Cury (Avante) recueille 2,89 % et Renan Santos (Missão) 2,24 %.
La soirée électorale a suivi le même scénario qu’en 2022. En début de dépouillement, Flávio menait largement, avec plus de dix points d’avance. Puis l’écart s’est réduit au fil de la soirée, à mesure qu’arrivaient les résultats du Nordeste, bastion de Lula.
Pour le second tour, rien n’est joué. Le dernier sondage de l’institut de sondage brésilien Datafolha publié avant le scrutin donnait les deux candidats à égalité. Tout se jouera sans doute sur la mobilisation des abstentionnistes, plus nombreux que jamais. Lula l’a bien compris : dimanche soir, il a annoncé vouloir « retourner la partie » en allant chercher les électeurs qui ne se sont pas déplacés, et les convaincre que son projet est le bon.
L’extrême droite renforcée au Congrès (Parlement + Sénat)
Composition du nouveau Congrès (élu le 4 octobre 2026)
| Gauche hors PT | PT | Centrão | Droite | Extrême droite (PL) | |
| Chambre des députés | 7 % | 17 % | 48 % | 4 % | 24 % |
| Sénat | 8 % | 11 % | 39 % | 6 % | 35 % |
Chambre des députés : le PL premier parti, le Centrão toujours incontournable
Le PL de Flávio Bolsonaro sort grand vainqueur des législatives : il passe de 19 % (99 sièges en 2022) à 24 % (121 sièges sur 513), et obtient le plus grand groupe parlementaire jamais réuni par un seul parti depuis le retour de la démocratie, en 1988. La fédération de gauche menée par le PT progresse aussi, mais moins : de 16 % (80 sièges) à 17 % (88 sièges). Elle reste la deuxième force, talonnée par l’alliance União Brasil-PP, pilier du Centrão.
Un visage résume cette poussée de l’extrême droite : Nikolas Ferreira, député de 28 ans, star de TikTok que l’on peut comparer à un Bardella brésilien, a de nouveau été le candidat le plus plébiscité du pays. Avec plus de 3,1 millions de voix dans le Minas Gerais, il pulvérise son propre record de 2022 et signe le meilleur score jamais obtenu pour un siège de député dans l’histoire du Brésil. L’homme se met volontiers en scène, armes à la main, et, comme la plupart des membres de son parti, est friand de propos scandaleux. Quelques jours avant le premier tour, il a par exemple diffusé une vidéo déformant des propos de Lula pour insinuer que le Président banaliserait les abus sexuels sur les enfants. Un montage si mensonger que le Tribunal supérieur électoral lui a ordonné de la retirer.
Sénat : une majorité pour la droite et l’extrême droite
C’est une deuxième mauvaise nouvelle du scrutin pour la gauche. Le PL de Flávio Bolsonaro passe de 19 % (une quinzaine de sièges) à 35 % (28 sièges sur 81) Le PT, lui, se maintient à 11 % (9 sièges).
Avec la droite traditionnelle (Novo, PSDB), le PL ne détient pas à lui seul la majorité absolue (41 sièges). Mais il peut compter sur des partis du Centrão qui lui sont très proches, comme le Parti progressiste (PP) et les Republicanos. Ensemble, ce bloc bolsonariste devrait dépasser de peu la barre des 41 sièges.
L’enjeu de cette majorité absolue est considérable. Le 1er mars dernier, à São Paulo, Flávio Bolsonaro avait déclaré, à propos de la destitution des juges de la Cour suprême qui ont condamné son père : « Cela n’arrive pas aujourd’hui uniquement parce que nous n’avons pas encore la majorité au Sénat fédéral. » Cette majorité, ils peuvent désormais la réunir avec leurs alliés du Centrão. Il leur manque toutefois les 54 sièges (majorité de 2/3) nécessaires pour destituer un juge. Mais avec ce rapport de forces, ils peuvent conquérir la présidence du Sénat. Or c’est le président du Sénat qui décide seul de donner suite, ou non, à une procédure de destitution.
Ce climat se lit aussi dans un résultat symbole à São Paulo. Marina Silva (Rede), figure mondiale de la défense de l’Amazonie et plusieurs fois ministre de l’Environnement, a échoué dans sa course au Sénat : elle n’arrive qu’en quatrième position, avec 18 % des voix. L’un des deux sièges de l’État revient à Guilherme Derrite (PP), ancien capitaine de la Rota, l’unité d’élite de la police militaire de São Paulo, dont il aurait été écarté pour avoir trop tendance à tuer. Il a d’ailleurs fait l’objet d’enquêtes pour seize homicides commis en opération.
Gouverneurs : le Nordeste fidèle à la gauche, l’extrême droite progresse au Sud
Avant le scrutin, douze gouverneurs soutenaient Lula, essentiellement dans le Nordeste, et cinq Flávio Bolsonaro, mais dans des États plus peuplés du Sud et du Sud-Est. Les dix autres, issus pour la plupart des partis du Centrão, ne prenaient position ni pour le PT ni pour le PL.
Vingt gouverneurs ont été élus dès le premier tour. Sept États iront au second tour : l’Acre, l’Amazonas, le District fédéral, l’Espírito Santo, Rio de Janeiro, le Rio Grande do Norte et le Tocantins. Il est donc encore trop tôt pour dresser le nouveau rapport de forces, mais une image se dessine déjà.
La gauche conserve ses bastions du Nordeste. Le PT l’emporte à Bahia et au Piauí. Sa plus belle victoire se joue au Ceará : Elmano de Freitas (PT) y est réélu dès le premier tour, avec 53,18 % des voix, alors que tous les sondages le donnaient perdant face à Ciro Gomes (PSDB), très populaire et soutenu par Flávio Bolsonaro.
L’extrême droite et ses alliés, eux, s’imposent dans le Sud et à São Paulo, les régions les plus riches du pays. Le PL remporte cinq États : le Paraná – où est élu Sergio Moro, le juge qui avait fait condamner Lula pour corruption (accusation pour laquelle il a été totalement blanchi)[6] –, le Rio Grande do Sul et Santa Catarina, mais aussi le Rondônia et le Roraima, dans le Nord. À São Paulo, l’État le plus peuplé du pays, Tarcísio de Freitas (Republicanos), proche du clan Bolsonaro, est réélu.
Lula comptera sans doute moins de gouverneurs alliés qu’avant, mais l’ampleur du recul dépendra des seconds tours et du positionnement des nouveaux élus des partis du Centrão.
Conclusion
Au terme de ce premier tour, le bilan est décevant pour la gauche. Elle résiste dans le Nordeste, mais la droite et l’extrême droite sortent en position de force du nouveau Congrès, à la Chambre comme au Sénat.
Une question se pose dès lors : en cas de victoire au second tour, Lula pourra-t-il appliquer son programme ? Le risque est réel de voir le Parlement entraver l’action du gouvernement. Des réformes clés seraient alors freinées, voire bloquées, avec à la clé une impopularité difficile à éviter.
Mais encore faut-il qu’il gagne : l’extrême droite est arrivée en tête du premier tour, et les trois semaines qui viennent seront décisives. Nous y reviendrons dans un prochain article.
Publié le 6 octobre 2026.
[1] Chacun des 26 États brésiliens et le District fédéral de Brasília élisent trois sénateur·rices, soit 81 au total. Leur mandat dure huit ans, mais le Sénat est renouvelé tous les quatre ans, en alternance : une fois un tiers des sièges (un par État, comme en 2022), la fois suivante deux tiers (deux par État, comme cette année). D’où les 54 sièges en jeu.
[2] Si la case du député fédéral reste vide, c’est pour ne pas favoriser un candidat plutôt qu’un autre parmi la coalition, qui en présente des dizaines.
[3] Gauche hors PT : Parti socialiste brésilien (PSB), Parti Socialisme et Liberté (PSOL) – Réseau durabilité (Rede), Parti démocratique travailliste (PDT).
[4] Centrão : Parti populaire (PP), União Brasil, Parti social démocratique (PSD), Mouvement démocratique brésilien (MDB), Republicanos, Podemos.
[5] Droite : Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), Novo.
[6] Voir notre article Le Bon, la Brute, le Truand… Et la justice – Tout comprendre sur le procès historique de Jair Bolsonaro au Brésil en 10 épisodes.


