Budget wallon 2027 : dissiper l’enfumage en 7 points

Budget wallon 2027 : dissiper l’enfumage en 7 points

Plus de pouvoir d’achat, de nouveaux investissements pour relancer la croissance, une Wallonie plus solidaire … À écouter le gouvernement régional, le budget wallon 2027 n’aurait que des qualités. Mais derrière cette communication joliment emballée, l’austérité se poursuit et s’accentue : maisons de repos, communes, provinces, emploi et services de proximité sont mis à contribution, tandis que les aides publiques aux entreprises sont épargnées. Des choix qui toucheront les citoyens dans de nombreuses dimensions de leur quotidien, au nom d’une trajectoire budgétaire qui freine une croissance qu’elle prétend relancer.

C’est un marronnier automnal : le gouvernement wallon entre en conclave budgétaire, la presse se fait le relai des ballons d’essai en discussion, le gouvernement régional sort en grandes pompes muni d’un budget à présenter et faire valider par le Parlement. 

On s’attendait au refrain habituel : des finances publiques à assainir d’urgence, un gouvernement « responsable » qui ose prendre des « décisions difficiles » pour éviter un « scénario à la grecque ». Cette année, le MR et Les Engagés ont préféré tenter un tour de prestidigitation : au lieu de présenter un budget annuel et les mesures d’effort, ils ont mis en avant cinq grands « chantiers » positifs pour « l’avenir de la Wallonie » sur 3 ans, sans renoncer pour autant à l’équilibre budgétaire en 2029. Quant aux économies, elles sont arrivées en toute fin de PowerPoint, en caractères minuscules et enrobées de novlangue : on ne coupe pas, on « neutralise » ; on ne réduit pas, on « rationalise ». Les économies atteignent pourtant environ 400 millions d’euros en 2027, contre 270 millions en 2025 et en 2026.

Bref, un enfumage en règle, qu’il est important de dissiper. Impossible de tout passer en revue, mais voici l’essentiel, en 15 points présentés en deux articles. Dans ce premier article, nous passons en revue sept points : les allocations familiales, les aînés, le job bonus, l’emploi, les aides aux entreprises, les communes et la fonction publique locale. Les huit autres points du budget suivront lundi prochain.

Sommaire

PARTIE 1 – Dissiper l’enfumage en 7 points

  1. Allocations familiales : la lutte, ça paie
  2. Construire des ponts entre les générations en s’attaquant aux aînés ?
  3. Valoriser le travail ? Un job bonus pour faire passer la pilule
  4. Soutenir l’emploi ? 800 millions d’euros en moins sur trois ans
  5. Aides aux entreprises : silence radio
  6. Moderniser les structures publiques ? Les communes, variables d’ajustement
  7. Fonction publique locale : la fin du statut

PARTIE 2 – Lever le rideau de fumée en 8 points (à paraître le 02/11)

  • Mobilité : la vignette reprend ce que la taxe rend, le TEC explose
  • Infrastructures : des investissements plus affichés que réels
  • Agir sur le climat avec des moyens dérisoires ?
  • Logement : des annonces, pas de logements publics
  • Droits d’enregistrement : le gouvernement persiste dans le déni
  • Droits de succession : un recul, mais le cadeau aux gros héritages reste
  • Dette indirecte : motus et bouche cousue
  • Retour à l’équilibre en 2029 : un objectif qui ne tient pas debout

1. Allocations familiales : la lutte, ça paie

Commençons par la quasi seule bonne nouvelle[1] de ce conclave : le gouvernement ne s’attaque pas davantage aux allocations familiales. Il l’avait déjà fait cet été, en supprimant le droit semi-automatique des 18-21 ans et en durcissant l’accès des 21-25 ans. L’allocation de base, le droit jusqu’à 25 ans (désormais sous conditions), l’indexation, les suppléments sociaux (handicap, monoparentalité, familles nombreuses) et les primes de naissance, d’adoption et de rentrée scolaire sont maintenus. Rappelons qu’en 2026, l’indexation a été reportée et que de nouvelles coupes étaient sur la table cette année.

Ce recul n’est pas tombé du ciel. Il doit beaucoup à la mobilisation de la jeunesse et du monde associatif. C’est la preuve que la pression sociale paie.

Faut-il pour autant parler de bonne nouvelle ? En réalité, le gouvernement se contente de maintenir l’existant, sans rien améliorer. Cette technique est bien connue : menacer de couper fort en alimentant la presse, puis reculer pour se donner l’image d’un gouvernement à l’écoute, mais aussi pour détourner l’attention de l’austérité qui frappe tout le reste.

2. Construire des ponts entre les générations en s’attaquant aux aînés ?

Parmi les cinq chantiers du gouvernement figure celui de « construire des ponts entre les générations », car « une société juste protège les plus fragiles ». Drôle de façon de le montrer : le financement des maisons de repos subira trois sauts d’index : en 2027, 2028 et 2029. Autrement dit, à trois reprises, les prix des biens et services augmenteront de 2 %, sans que leurs subsides suivent. Résultat : en 2029, il manquera environ 6 % au financement des maisons de repos par rapport à ce qu’il aurait dû être.

Le gouvernement assure pourtant, sans rire, que la mesure « ne retire pas de moyens existants ». C’est se moquer du monde. Imaginez qu’on vous garantisse le même salaire en euros pendant que votre loyer, vos courses et votre chauffage augmentent : sur le papier, vous ne perdez rien ; en réalité, vous vous appauvrissez. C’est exactement ce qui attend les maisons de repos, dont le chauffage, les repas et les salaires du personnel continueront, eux, d’augmenter.

La suite est connue : hausse du prix de journée, personnel en moins, isolation reportée. Pour les résidents, la facture pourrait grimper de plus de 100 euros par mois d’ici 2029 et la prise en charge de leur santé et bien-être être réduite par manque de moyens. Des gens qui ont travaillé toute leur vie, et dont la pension est souvent déjà entièrement engloutie par le prix de la maison de repos.

3. Valoriser le travail ? Un job bonus pour faire passer la pilule

Autre chantier au programme du gouvernement : « renforcer le pouvoir d’achat et valoriser l’effort », car « le travail doit être davantage récompensé ». Sa mesure phare, véritable produit d’appel : un « job bonus ». À partir de 2028, les salariés recevront une prime annuelle de 500 euros nets pour les bas salaires (autour de 2.200 euros bruts par mois et en-dessous), une prime qui décroît jusqu’à 50 euros pour un salaire de 5.000 euros bruts. Coût : 205 millions par an. Encore faut-il que le fédéral modifie sa loi pour exonérer la prime d’impôt : rien n’est acquis. Et son calcul reposera sur les déclarations ONSS des employeurs.

Concrètement, cela représente entre 4 et 42 euros par mois, et rien avant 2028, année qui précède la prochaine échéance électorale… Attention : les indépendants, les pensionnés, les étudiants et les allocataires sociaux n’y ont pas droit. Quant aux temps partiels, majoritairement des femmes, la prime sera calculée au prorata du temps de travail, a confirmé le cabinet du ministre Jeholet. Un mi-temps ne touchera donc que la moitié, soit au mieux 250 euros par an.

Et pour beaucoup, cette aumône sera vite engloutie par tout ce que le gouvernement reprend de l’autre main : abonnement TEC, vignette, prix des maisons de repos, taxes communales[2]…

4. « Soutenir l’emploi » en retirant 800 millions sur trois ans, sérieusement ?

Autre chantier encore : « soutenir l’investissement, l’emploi et la croissance ». Concernant l’emploi, c’est pourtant l’exact inverse. Dans le tableau distribué à la presse et disponible ici, une ligne fourre-tout (« Réforme APE, révision mécanisme indexation, rationalisation aides à la formation… ») retire au soutien à l’emploi 170 millions en 2027, 284 millions en 2028 et 368 millions en 2029. En cumulé, cela fait plus de 800 millions en moins sur trois ans. Le tout sans aucune explication devant la presse lors de la présentation par le ministre-président Adrien Dolimont le 12 octobre dernier.

Première cible : les APE (aides à la promotion de l’emploi), ces aides qui financent des milliers d’emplois dans les communes, les CPAS et le secteur associatif. Déjà sérieusement rabotées ces dernières années, elles continuent d’être attaquées. Elles sont même purement et simplement supprimées pour les provinces. Moins d’APE, c’est moins de monde pour aider une personne âgée à rester chez elle, animer une maison de jeunes ou accompagner une famille en difficulté[3].

5. Aides aux entreprises : silence radio

Le gouvernement le répète : « chaque euro public doit être utilisé de manière plus efficace ». Pourtant, sur les aides publiques aux entreprises, le budget est muet. Les montants sont pourtant considérables : selon la Banque nationale, la Région wallonne a versé 3,6 milliards d’aides aux entreprises en 2024. Une fois retiré ce qui va au public et au non-marchand (APE, titres-services, soins…), il reste environ 1,65 milliard pour le privé lucratif. Même la fédération patronale AKT l’évalue à 900 millions par an.

La BNB et le FMI appellent à évaluer l’efficacité de ces aides, et la récente fraude au congé-éducation payé (au moins 8,5 millions indument perçus) en montre l’urgence. Mais quand Ecolo a proposé un simple cadastre de ces aides, le MR et Les Engagés l’ont rejeté : « trop tôt et trop lourd ». Récupérer 200 millions sur 1,65 milliard serait pourtant plus que raisonnable.

6. Moderniser les structures publiques ? Les communes, variables d’ajustement

Le gouvernement veut aussi « amplifier la modernisation des structures publiques ». Derrière cette formule, l’attaque est brutale : l’indexation du Fonds des communes, et d’autres dotations, est réduite de deux points en 2027, 2028 et 2029. Avec une inflation attendue autour de 3,7 % en 2027, le Fonds n’augmentera que de 1,7 % cette année-là.

Cette ponction s’ajoute à une longue série : coupes dans les APE, fin de programmes d’investissement urbain, chômeurs exclus renvoyés vers les CPAS que le gouvernement wallon veut par ailleurs voir intégrés avec les communes dans un « service public local intégré ». Et face à l’explosion de la part de la cotisation de responsabilisation pension[4] dans les budgets communaux, la seule réponse tient dans les avances de trésorerie de la Région… remboursables. Alors même que c’est la contractualisation des emplois, imposée par le gouvernement wallon, qui aura comme conséquence directe une augmentation de cette cotisation (cf. point 7).

Les communes, qui n’ont pas le droit d’être en déficit, n’auront que deux options : réduire les services à la population, dont également les politiques de soutien local aux commerces et asbl, ou augmenter les taxes locales.

7. Fonction publique locale : la fin du statut

Les agents des pouvoirs locaux sont dans le viseur. Le projet de réforme de la fonction publique locale prévoit la fin des nominations au profit d’une contractualisation généralisée, la remise en cause du régime de maladie et une réforme des carrières et des barèmes, avec des risques sur les pensions.

Pour le personnel provincial, le gouvernement promet le maintien des droits et l’absence de licenciements, mais impose un moratoire sur les créations de postes et les nominations. Tout en annonçant préparer la suppression de l’institution politique provinciale au 1er janvier 2031, avec un transfert progressif de ses missions dès l’année prochaine. 

Aînés, travailleurs, communes et agents publics : derrière les beaux « chantiers », ce sont les services de proximité et celles et ceux qui les font vivre qui paient l’addition, pendant que les aides aux entreprises échappent à tout examen. Et ce n’est que la moitié du tableau.

À suivre lundi prochain : mobilité, infrastructures, climat, logement, fiscalité et trajectoire budgétaire. Des chantiers de construction ou de démolition ?

Publié le 26 octobre 2026.

 


[1] Quelques autres mesures vont dans le bon sens, mais elles restent très modestes au regard de ce qui est retiré par ailleurs. Le secteur du handicap reçoit 6 millions, les services d’aide aux familles et aux aînés sont renforcés (10, 20 puis 30 millions). La santé mentale, en particulier celle des jeunes, reçoit 2 millions en 2027, et l’autisme 2,7 millions. 3.000 places d’accueil de la petite enfance sont annoncées d’ici fin 2028. Et la Boucle du Hainaut reçoit enfin son feu vert.

[2] N’oublions pas les décisions prises par la même majorité MR-Engagés en Fédération Wallonie-Bruxelles : la fin des repas scolaires gratuits et la forte augmentation du minerval.

[3] La réduction d’impôt (déductibilité fiscale) sur les titres-services est supprimée, soit environ 85 euros de plus par an pour chaque utilisateur. Or, Bruxelles et la Flandre l’ont déjà supprimée, et c’est précisément dans ces deux régions que l’ONSS observe les plus fortes pertes d’emploi : en un an, le secteur a perdu près de 3.000 aide-ménagères. Et quand le titre-service devient trop cher, certains clients risquent de se tourner vers le travail au noir, alors que le système avait justement été créé pour le combattre.

[4] La cotisation de responsabilisation est une contribution financière imposée aux administrations locales (communes, provinces, CPAS en Belgique) lorsque les cotisations de base versées pour leurs agents statutaires en activité ne suffisent plus à payer les pensions de leurs anciens agents retraités. Ce déséquilibre s’accentue car les communes recrutent de moins en moins d’agents statutaires (au profit de contractuels), réduisant la base de cotisation active.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) | Plus de publications

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