Guer(r)e en paix

Guer(r)e en paix

Sommes-nous déjà en guerre ou toujours en paix ? Qu’on doive se poser la question n’est déjà pas rassurant. Et si on cherche la réponse, on ne trouve rien que de très inquiétant.

La paix est-elle simplement la période qui s’étend entre deux guerres ? L’Histoire, qui pousse au pessimisme, tendrait à le prouver. Pour les historiens, il n’y a eu l’équivalent que de deux cents années de paix tout au long des deux derniers millénaires. En Occident, mais les statistiques sont grosso modo les mêmes en Chine. Vraiment, les hommes sont égaux, surtout dans l’absurdité de leurs actes.

Et là, aujourd’hui, sommes-nous en guerre ? Ou dans un entre-deux-guerres qui va vers sa fin ? Ou en route vers l’Apocalypse ? Ou alors dans un état de panique galopante, confrontés à un monde en bouleversement à tous les étages où tout est remis en cause. Y compris cette paix qui est la nôtre et que peu d’autres régions partagent.

Sommes-nous en guerre ? Mais d’abord, la guerre, c’est quoi ? Il y a une dizaine d’années, après les attentats de Paris de novembre 2015, le Premier ministre français de l’époque, Manuel Valls, n’hésitait pas à asséner, à la tribune de l’Assemblée nationale, le parlement français, que « la France est en guerre ». C’était une façon de dire que le gouvernement de la République allait réagir avec vigueur contre le terrorisme et montrer toute sa vigilance. Mais pas une déclaration officielle de belligérance, celle-ci étant de la compétence du Parlement et du Président, et certainement pas du Premier ministre. Et puis, guerre contre qui ? En droit international il faut, « en face », un autre État pour qu’il y ait guerre.

Débaptiser pour dénier

Pourtant, en février 2022, quand le président russe Poutine lança son armée vers le centre de l’Ukraine, il ne parla pas de guerre mais d’« opération militaire spéciale ».  Le terme était choisi avec soin, puisque le but était, en quelques jours ou au plus quelques semaines, de liquider le pouvoir ukrainien et de le remplacer par un régime aux ordres de Moscou. Il s’agissait justement de ne pas admettre (en toute mauvaise foi) qu’il s’agissait bien là d’une guerre, malgré qu’un État souverain (la Russie) envahissait un autre État souverain (l’Ukraine). Mais « simplement » d’une « reprise en mains », comme cela avait été le cas il y a bien longtemps en Hongrie (1956) ou en Tchécoslovaquie (1968). Ou seulement quelques années plus tôt, en 2014, en Crimée, où la vitesse d’exécution d’une armée russe sans aucun signe distinctif permit tout simplement à l’Occident d’éviter même de se poser la question de la guerre. Ne pas nommer les choses, en langage de propagande, égale les empêcher d’exister…

En temps de guerre, les plans des militaires marchent rarement, comme l’avait démontré le psychologue britannique Norman Dixon dans un livre-brûlot paru en 1976, De l’Incompétence militaire. Mais si le plan ukrainien de Poutine avait fonctionné, se poserait-on aujourd’hui cette question de la guerre imminente ? Ou aurions-nous enfoui l’interrogation au plus profond de nous, attendant le prochain aveuglement ?

Le mot « guerre », pour toutes les raisons qu’il n’est pas besoin d’expliquer ici, fait peur. Les spécialistes du droit international parlent d’ailleurs plus volontiers de « conflit armé ». Et même le manuel d’instruction à l’usage des soldats français rechigne au mot, lui préférant, lui aussi, le terme « conflit »…

Et puis, on vient de le dire, de toute façon, au regard du droit international, nous ne sommes pas en guerre. Aucun pays de l’Union européenne n’est en confrontation armée déclarée avec un autre État, tout simplement.

Un « bel avenir »

Alors, pas en guerre, même pas un petit peu ? Au milieu des années nonante, un diplomate français, Philippe Delmas, publiait un livre, Le bel avenir de la Guerre (Gallimard, 1995), comprenant quelques pages prémonitoires. À une époque où la démocratie capitaliste à l’occidentale semblait triompher (on parlait même de « fin de l’Histoire »[1]) et où le système soviétique s’était déglingué (ce qui relativisait la paix par l’équilibre de la terreur, on va y revenir), Delmas pressentait une série de bouleversements générateurs de tensions internationales qui pouvaient ne se révéler solubles que dans la guerre, mais une guerre présentant des caractéristiques nouvelles.

Pour expliquer cela, remontons un peu dans le temps. Pas besoin d’aller à ces guerres de « première génération » qui, de l’Antiquité jusqu’au Moyen Age, opposaient des villes, des féodalités ou des moignons d’État. Arrêtons-nous vers les années 1600 et la Guerre de Trente Ans (1618-1648) qui opposa catholiques et protestants dans toute l’Europe. Une guerre qui, soit dit en passant, laissera un souvenir d’horreur profonde dans les esprits et apparaît ainsi comme la première « guerre totale » de l’histoire de l’humanité.

Cette guerre est un des socles de l’État moderne vu comme une structure de puissance publique. Il organise et défend un territoire suffisamment vaste dans lequel il s’emploie aussi à maintenir l’ordre en éliminant les conflits locaux des époques précédentes. C’est la fin de la « guerre de tous contre tous » et le début d’un deal entre la puissance publique et les citoyens (les théoriciens français de l’époque parleront de « contrat social »). Les citoyens renoncent à se défendre par eux-mêmes et se (sou)mettent à la protection de l’État qui, en échange, leur offre la sécurité à l’intérieur de ses frontières.

Affaire d’États

La guerre n’est plus dans cette conception que l’affaire des États entre eux. Ellereste sous le contrôle du politique, ce que résume une phrase fondamentale d’un des plus grands penseurs de la guerre, le général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831) : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ».  Le système fonctionnera, je n’ose écrire à la satisfaction générale mais en tout cas à celle des philosophes, des politiques et des états-majors, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Mais la guerre peut aussi échapper à son encadrement politique. C’est ce qui se passera dans le courant du siècle dernier. D’une part se sont développées des idéologies impérialistes ou totalitaires, qui excluent par nature qu’on puisse sortir d’une guerre par une nouvelle paix, puisque le mantra de ces idéologies est l’élimination totale de l’ennemi. Et puis une nouvelle arme a surgi : la bombe atomique et ses dérivés nucléaires, porteurs eux aussi d’une promesse d’anéantissement.

Apocalypse

Les États et les civilisations étaient mortelles : mais subitement, c’est l’humanité tout entière qui le devient. La « der des ders », le rêve qu’avaient les « poilus » de 1914 que ce massacre en cours soit le dernier, devient une « toute der des ders », suivie de plus rien que le néant. Revoilà l’idée d’Apocalypse, qui entre d’ailleurs en résonance avec le retour du religieux dans les théories aujourd’hui propagées par des penseurs qui, aux États-Unis, en Russie ou en Chine ont recommencé à peupler les allées du pouvoir. Pour eux, la guerre d’anéantissement est inscrite dans l’Histoire, puisqu’elle conduit au Jugement dernier. Vous êtes sceptique ? Sans doute. Mais c’est pour échapper à cela qu’Elon Musk trépigne d’aller s’installer sur Mars…

Jusqu’ici, le scénario de la guerre d’anéantissement ne s’est pas produit. Il n’y a que quelques puissances nucléaires dans le monde, et les deux principales d’entre elles, États-Unis et Russie, se sont tenues en respect par la MAD (« fou », en anglais), la « destruction mutuelle assurée », qui supposait que la riposte de l’autre au premier tir de l’un était immédiate et la catastrophe assurée. Ce système présupposait tout de même une relative coopération entre les puissances, pour éviter les incompréhensions ou les accidents. « La paix nucléaire était la guerre nucléaire qui n’a pas eu lieu », a-t-on écrit. Le monde s’est promené ainsi au-dessus du précipice pendant 60 ans, les « grandes puissances » ne s’affrontant pas directement pour éviter d’enclencher un mécanisme qui se mettrait hors de contrôle. S’il fallait se mesurer, c’était en dehors de la confrontation directe, par l’intermédiaire d’alliés ou d’affidés qui permettaient à chacun d’étendre ou non sa sphère d’influence.

Fourre-tout

Mais sur ce plan aussi, la donne a changé. Les évolutions, technologiques essentiellement, font désormais en sorte que les « grandes puissances » – auxquelles il faut désormais ajouter la Chine – peuvent se frotter directement l’une à l’autre sans en avoir l’air. C’est la « guerre hybride », terme récent et fourre-tout certes, mais qui englobe toute une nouvelle série d’armes et de méthodes. Moyens cybernétiques (brouillages, prise de contrôle informatique depuis le vol de données jusqu’à la prise en mains, voire la destruction d’un système), opérations militaires (comme l’envoi de drones), actions sur les agents économiques, actions de sabotage avec recours éventuels au service spéciaux, diffusion d’informations fausses et même action sur les flux migratoires comme cela s’est passé à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, à partir de 2021. Ou tout récemment dans l’enclave de Ceuta, à la frontière entre le Maroc et l’Espagne. Ces opérations sont discrètes, mêlent civils et militaires, affectent tous les secteurs de la vie en société, en une sorte de globalisation de la guerre qui fait écho à la globalisation du monde…

Moins grave, puisqu’il s’agirait en quelque sorte d’essayer de « gagner la guerre sans faire la guerre » ? Mais les conséquences peuvent être redoutables et le bilan humain désastreux. Et l’équilibre de la terreur nucléaire reste sous-jacent, avec ses dérapages peut-être même aggravés, puisqu’on peut imaginer des tentatives de prise de contrôle des armes adverses…

Tout cela s’inscrit dans un cadre d’affaissement des structures politiques. Le monde d’apparence politiquement stable qui existait depuis 1945 s’effondre. D’abord par le recul des démocraties ou, du moins, l’affaiblissement des principes fondateurs de celles-ci dont, pour ce qui concerne notre question, le lien entre paix, développement et droits de l’Homme.

Le politique, moins puissant, peut être tenté de se stabiliser par la désignation d’ennemis extérieurs et de faire de la guerre un moyen comme un autre de gérer les relations entre États. La faiblesse naissante d’une nation a de tous temps favorisé la guerre, vue comme un exutoire. Les discours que tient aux États-Unis le secrétaire d’État à la Guerre (et plus, comme avant, secrétaire « à la Défense ») est absolument limpide à ce propos. Et les nouvelles technologies ouvrent des pistes infinies pour concrétiser cette nouvelle manière de prendre ses marques dans le monde.

Déglingues en série

D’autant que ces nouvelles technologies sont « ouvertes ». Piloter un bombardier nucléaire demande des années d’expérience et le faire voler une structure militaire extrêmement lourde. Promener un drone au-dessus de Zaventem ou pirater un site informatique peut se faire depuis le même garage que celui dans lequel Steve Jobs a conçu le premier ordinateur Apple…

À ce constat, il faut ajouter l’apparition d’un troisième super-État, la Chine, qui profite des premières fissures de ce qui fut appelé « l’Empire américain » et de la déglingue accélérée de la Russie, crispée désormais uniquement sur une caste politico-militaire pour laquelle il n’y a plus guère d’autre solution que la fuite en avant.

Surtout que le système international ne fonctionne quasiment plus. L’impuissance de l’Organisation des Nations unies (ONU) a été moquée des milliers de fois, mais le « machin », comme l’appelait De Gaulle, n’était pas inutile. Ne serait-ce que parce qu’on s’y parlait. Il n’est plus aujourd’hui qu’un théâtre où les diplomates vont hurler des invectives destinées à leur opinions intérieures plus qu’à ouvrir des portes. Et les Traités internationaux se rayent d’un trait de plume, comme l’a montré Trump notamment en retirant son pays de l’accord de Paris sur le climat, mais pas seulement lui… Ainsi, la Russie a dénoncé en 2023 les Traités d’interdiction complète des armes nucléaires et celui sur les forces conventionnelles en Europe.

Sommes-nous en guerre ? L’historien et philosophe Raymon Aron avait en son temps, parlant de la guerre froide, créé la formule « paix impossible, guerre improbable ». Autres temps…

« Nous sommes dans un continuum entre la guerre et la paix, un nouvel état de fait qu’il est difficile de qualifier. Il faudrait presque un mot nouveau », écrit l’analyste des stratégies François Heisbourg (Retour à la guerre, Odile Jacob, 2021). « Aron restait dans la rupture entre l’état de paix et l’état de guerre, et nous sommes aujourd’hui privés de cette rupture, ce qui est très inquiétant. Les guerres de toutes natures seront désormais l’horizon incontournable de la vie de nos sociétés ».

Publié le 9 octobre 2026.


[1] Allusion au concept de la « fin de l’histoire » du politologue américain Francis Fukuyama présenté dans son essai La fin de l’histoire et de le dernier homme publié en 1992.

Fabrice Jacquemart
Journaliste, retraité de Form'action André Renard | Plus de publications

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