L’IA menace-t-elle l’école ou va-t-elle l’aider dans les tourmentes ? Elle est déjà dans les murs en tout cas. Étudiants et profs ne s’en privent pas. Mais le laisser faire sans encadrement pourrait mener à la cata. Pour la démocratie tout entière.
C’est une vieille anecdote qui se racontait dans les années septante. Elle n’est peut-être pas vraie mais, comme on dit, elle mériterait de l’être. Et donc un jour, devant une classe qui regrettait que le maître en reste aux vieilles méthodes éducatives, un prof s’emporte : « Eh quoi ! Vous voulez de l’audiovisuel ? Mais moi aussi je suis audiovisuel. Vous me voyez et vous m’entendez ».
De tout temps, et pas qu’à l’école d’ailleurs, les innovations ont suscité méfiance ou espoir, crainte ou enthousiasme, aveuglement sans nuance dans le rejet ou aveuglement sans nuance dans la confiance.
Socrate déjà se méfiait de l’écrit, qui n’était pourtant pas vraiment encore une technologie nouvelle à son époque du Ve siècle avant notre ère. Selon lui, l’écriture n’est pas un remède, mais un poison : elle ne crée pas la mémoire, elle engendre l’oubli. Elle donne aux hommes l’illusion du savoir sans leur offrir la vraie connaissance. Aussi le philosophe grec enseignait-il « à l’oral ». Il a finalement fallu que son meilleur disciple, Platon, « passe » malgré tout à l’écrit pour que le mal que le Maître pensait de cette technique parvienne jusqu’à nous.
L’imprimerie, la radio, la télévision, la calculette, le DVD, puis internet ont tous suivi le même chemin dans les têtes : suspect ; révolutionnaire ; incontournable ; puis simplement ancré dans le paysage. Et nous ne parlerons pas ici (cela mériterait en soi un long article) du formidable potentiel de « triche scolaire » que permet l’IA. Le copion est né en même temps que l’école, mais la manière dont l’IA l’a développé ébranle clairement tout ce qui faisait, jusqu’ici, le socle de l’évaluation scolaire.
Voilà la question : ce que ni le bouquin, ni la télé, ni internet ne sont parvenus à faire, c’est-à-dire remplacer les profs (et même… les élèves), l’intelligence artificielle (IA) va-t-elle y arriver ? En tous cas ça galope : en France et en 2023 (je vous laisse le soin de demander vous-même une autre statistique à l’IA si vous le souhaitez, celle-ci vient du ministère français de l’Éducation nationale et elle est suffisamment évocatrice), 35 % des enseignants et 55 % des étudiants l’utilisaient déjà. Voici trois ans…
Mâche et prédigère
Une technologie de plus qui va gentiment s’installer dans nos écoles, lesquelles ont déjà vu tant de révolutions ? Peut-être, mais il vaudrait tout de même mieux se méfier et se donner les outils d’un contrôle. Parce que, contrairement aux technologies qui l’ont précédée, l’IA ne permet pas seulement aux étudiants d’accéder à des connaissances, elle leur propose une « prédigestion » et une mise en forme de ces connaissances. Autrement dit, elle propose à la fois le savoir et ce qu’il faut en penser de manière immédiate, en un seul clic. Sans même devoir prendre la peine de le mémoriser, ce que Socrate reprochait déjà au livre.
Bien sûr, on est libre encore d’en faire ce qu’on veut… mais les enjeux capitalistes mobilisés par l’IA qu’illustre la valorisation financière des entreprises du secteur sont énormes. Ils donnent à ses développeurs les moyens d’imposer l’IA aux utilisateurs comme une technologie irréprochable, bref de les conditionner à son usage et à leur bénéfice. C’est ce qu’ont pu faire (et font encore) les vendeurs de cigarettes, jadis et à une échelle qui paraît risible aujourd’hui. D’autant que ces capitalistes ont clairement des objectifs politiques en tête, ce qui n’était pas le cas des géants du tabac genre Philip Morris.
Le principal de ces objectifs politiques, pour les vendeurs d’IA, c’est de poursuivre le formidable mécanisme d’accroissement du capital qui atteint désormais des sommets hallucinants. Cela passe par le formatage des esprits, donc par l’affaiblissement des outils de la démocratie. Et l’éducation est parmi les premiers de ceux-ci. L’IA apparaît ainsi comme un excellent moyen de diminuer « encore » l’encadrement des classes. Avec deux réductions à la clef : l’une, celle des dépenses publiques ; l’autre, celle du développement du sens critique des élèves.
Ainsi cadenassée dans ses coûts et sa pédagogie, l’école laissera le champ libre à des ghettos éducatifs proposant de leur côté abondance de moyens matériels et humains, au prix bien sûr de copieux frais d’inscription qui n’écorneront pas le budget des organisateurs du système. Se prépare ainsi une société éclatée, juxtaposée. Sur le chemin de laquelle s’érige, jusqu’ici, l’école.
Tous, tous ensemble… en classe
C’est que l’école n’est pas simplement un lieu où l’on tente d’accumuler les savoirs dans la tête des élèves, mais aussi et peut-être d’abord un lieu de vivre ensemble, un lieu où apprendre à faire société. Cet aspect-là des choses ne doit pas disparaître alors que les promoteurs de l’IA peuvent être tentés de le rayer, d’où cette perspective que certains évoquent de la disparition des élèves qui seraient en quelque sorte calfeutrés chez eux derrière leur PC et évalués individuellement de temps en temps. Un peu comme au bref moment du Covid-19, et dans une société où l’importance est donnée à la performance individuelle plutôt qu’à la « performance » sociale.
L’école doit donc rester un lieu à la fois de savoir et de socialisation, et c’est dans ce contexte que l’IA doit être intégrée par les pédagogues. Il est illusoire de vouloir l’éjecter de l’école, puisqu’elle existe de toute façon dans le domaine privé et qu’il est impossible, hors mécanisme puissamment totalitaire, de bloquer son usage. Il faut soit la tenir à distance, ce qui consisterait à se priver de ses côtés positifs. Soit l’accueillir dans un cadre sécurisé, en tenant à l’œil ses défauts, en tentant d’en corriger les effets et en apprenant aux futurs citoyens la manière dont fonctionne cette IA qui n’est qu’un outil et non pas le gage de la vérité.
L’école telle que nous la connaissons aujourd’hui est une institution, comme tous les éléments qui structurent la démocratie. Elle porte un projet et implique l’adhésion à des valeurs, et c’est par ces valeurs qu’elle doit former des citoyens aptes à vivre dans une démocratie, avec ses règles, libertés et contraintes. Ces valeurs charpentent notre système de société et conditionnent sa survie.
Or, l’IA, par elle-même, n’a pas d’éthique et ses concepteurs se sont d’ailleurs complètement fichu qu’elle en ait une. Ils ont conçu un modèle sur base de ce qu’ils étaient eux, des hommes occidentaux à l’aise dans le modèle capitaliste. Ce biais de conception se montre par exemple dans les résultats des tests auxquels sont soumis les systèmes de reconnaissance faciale, qui se trompent de plus en plus fréquemment au fur et à mesure que la personne à reconnaître a la peau plus foncée. Et pire encore si c’est une femme plutôt qu’un homme…
Les clous du créateur
L’intelligence artificielle n’est pas algorithmée pour répondre à des exigences de vérité ou de transparence. Ni pour avoir un esprit critique qui soit autre chose que l’énumération des opinions différentes sur un même sujet (quitte à pousser le vice de ses réponses jusqu’à mimer l’autocritique). Ni pour s’intéresser à l’autre en lui prodiguant attention et curiosité. Tout simplement parce qu’elle n’a pas été entraînée pour cela et que, du moins pour le moment, elle reste dans les clous fixés par son créateur (ce qui semble ne pas devoir durer, mais c’est une autre affaire).
Si l’école ne peut ignorer l’IA, elle devra en même temps y éduquer d’abord ses profs. C’est là que le bât pourrait blesser : il n’apparaît pas qu’il y ait un plan d’ensemble aujourd’hui pour l’IA, alors même que celle-ci enchaîne les transformations à un train d’enfer. Ca ne rassure pas : cela a aussi été le cas pour les précédentes innovations techniques qui ont surgi dans les écoles un peu à la va-comme-je-te-pousse.
L’introduction de l’IA ne peut être vécue par le corps professoral comme une pression supplémentaire, comme une charge qu’on essaie de remplir avec les moyens du bord. Reverra-t-on des profs utiliser leurs propres deniers pour s’auto-former à l’IA avant d’être dépassés par leurs élèves ?
Contre-pouvoir
L’école accueillant l’IA de manière réfléchie redevient ainsi un outil de préservation de la démocratie en ce sens qu’elle peut se dresser en contre-pouvoir collectif à une IA qui sévit libre de tout contrôle dans le champ individuel. Éduquer à l’IA, c’est éduquer à la démocratie. Et la démocratie est une empêcheuse de danser en rond. Pour les acteurs économiques de l’IA, dont le but évident est d’accroître leur pouvoir comme un toxicomane accroît ses doses. Mais aussi pour certains acteurs politiques qui, en nombre croissant, semblent penser que la page de la démocratie dans l’histoire des systèmes politiques pourra bientôt être refermée. Ces deux catégories d’acteurs ont acquis une puissance inégalée et sont incontestablement dans une position où ils peuvent progresser vers un pouvoir plus fort mais consenti, cette « servitude volontaire » à l’assaut de laquelle étaient partis les philosophes des Lumières.
Et l’enseignement est un obstacle à cette dérive.
Le régime totalitaire imaginé par George Orwell dans son roman 1984 repose sur trois slogans, dont le dernier est « L’ignorance, c’est la force ». Le pouvoir cauchemardé par l’auteur britannique tient sa solidité de l’ignorance, de la confusion et du conditionnement de la population.
Fabriques d’ignorance
« Les systèmes totalitaires sont de gigantesques machines construites pour empêcher non seulement de penser mais aussi de connaître. Ils fabriquent de l’ignorance qui de leur point de vue est une force. Leur but ultime est de s’affranchir définitivement de la vérité objective. On peut concevoir selon Orwell un monde où, en quelques générations les esprits humains auraient été remodelés. Il faut une condition : que le concept de vérité objective ait été éliminé de toute la surface de la terre », analyse Jean-Jacques Rosat, un des meilleurs spécialistes du romancier britannique dansson récent ouvrageL’Esprit du Totalitarisme, George Orwell et 1984 face au XXIe siècle. Orwell n’avait simplement pas prévu, quand il écrit sa dystopie en 1946-49, que des innovations viendraient qui court-circuiteraient le temps nécessaire au « remodelage » des esprits humains.
Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises techniques, et l’intelligence artificielle est tout autant une promesse qu’un danger. Elle peut tout aussi bien grandir l’école et lui redonner son poids essentiel dans les arcanes de la démocratie que donner le coup de grâce à la démocratie, que celle-ci soit cible de l’autoritarisme ou tout simplement sclérosée.
Il ne faut donc pas abandonner le terrain à une IA libre, et s’en donner les capacités. Au risque, sinon, de notre liberté. « Ne permettez pas que cela arrive, cela dépend de vous », avertissait l’écrivain.
Publié le 28 août 2026.


