Après les aînés, l’emploi et les communes, deuxième volet de notre analyse du budget wallon 2027. Mobilité, infrastructures, climat, logement, fiscalité : derrière les annonces, les choix dessinent une même ligne politique. Les usagers des transports déboursent, le logement public reste à la peine, les cadeaux aux gros patrimoines sont préservés. Avec, toujours, le même objectif affiché : ramener les comptes wallons à l’équilibre. Une trajectoire qui, on le redit, n’est pas crédible.
La semaine dernière, nous avons montré comment le gouvernement MR-Engagés a emballé son budget 2027 dans cinq beaux « chantiers » pour mieux faire passer l’austérité. Les maisons de repos, l’emploi, les communes et le personnel des pouvoirs locaux en font les frais. Ce second volet passe en revue les huit points restants : une vignette auto et des tarifs TEC qui pèsent sur le portefeuille, des investissements plus affichés que réels, des moyens dérisoires pour le climat et le logement public, des cadeaux fiscaux maintenus, une économie facile sur la dette indirecte soigneusement ignorée, et un retour à l’équilibre en 2029 qui relève de la fiction.
Sommaire
PARTIE 1 – Dissiper l’enfumage en 7 points
- Allocations familiales : la lutte, ça paie
- Construire des ponts entre les générations en s’attaquant aux aînés ?
- Valoriser le travail ? Un job bonus pour faire passer la pilule
- Soutenir l’emploi ? 800 millions d’euros en moins sur trois ans
- Aides aux entreprises : silence radio
- Moderniser les structures publiques ? Les communes, variables d’ajustement
- Fonction publique locale : la fin du statut
PARTIE 2 – Lever le rideau de fumée en 8 points
- Mobilité : la vignette reprend ce que la taxe rend, le TEC explose
- Infrastructures : des investissements plus affichés que réels
- Agir sur le climat avec des moyens dérisoires ?
- Logement : des annonces, pas de logements publics
- Droits d’enregistrement : le gouvernement persiste dans le déni
- Droits de succession : un recul, mais le cadeau aux gros héritages reste
- Dette indirecte : motus et bouche cousue
- Retour à l’équilibre en 2029 : un objectif qui ne tient pas debout
8. Mobilité : la vignette reprend ce que la taxe rend, et le TEC explose
Présentée comme une mesure de pouvoir d’achat, la baisse de la taxe de circulation (40 à 75 euros de moins par an selon la cylindrée, dès avril 2027) est suivie dès le mois suivant (mai 2027) d’une nouvelle vignette routière de 90 à 125 euros qui concerne tout véhicule de moins de 3,5 tonnes circulant sur les autoroutes et voies régionales. Faire contribuer les conducteurs étrangers aux routes wallonnes est légitime. Mais la neutralité fiscale promise par le gouvernement ne tient donc pas : pour une voiture familiale classique, comme une Golf ou une Skoda Octavia, il faudra payer 25 à 40 euros de plus par an. Cette vignette est aussi socialement injuste : le tarif le plus élevé vise les vieilles voitures, donc ceux qui n’ont pas les moyens d’en changer, alors que la taxe de circulation des voitures ancêtres, souvent la deuxième ou troisième voiture du ménage, est ramenée à zéro. Et invoquer le job bonus pour parler de compensation est un nouvel enfumage : il ne sera versé qu’en 2028 et exclut pensionnés, allocataires et indépendants.
Les usagers des transports en commun, eux, casquent plein pot. Au 1er février 2027, l’abonnement annuel adulte passera de 420 à 525 euros (+25 %). Pour les 18-24 ans, il bondira de 12 à 180 euros sur les lignes classiques (+1.400 %) et à 384 euros sur les lignes Express (+3.100 %). Quant à l’abonnement des pensionnés, il passera de 12 à 120 euros (+900 %). Drôle de façon de défendre le pouvoir d’achat et d’encourager à laisser sa voiture au garage.
Le régime applicable aux poids lourds de plus de 3,5 tonnes devrait lui aussi connaître plusieurs changements. À partir du 1er janvier 2028, le prélèvement kilométrique devrait être étendu à l’ensemble du réseau routier régional wallon ; puis, à partir du 1er juillet, une composante fondée sur les émissions de CO₂ devrait remplacer celle actuellement liée à la norme Euro. Les entreprises actives dans le transport et la logistique devront anticiper ces coûts de mobilité, ce qui se répercutera sur les prix des denrées transportées et sur le ticket de caisse final des consommateurs.
9. Infrastructures : des investissements plus affichés que réels
Le gouvernement annonce un plan infrastructures de 3,5 milliards (routes, ponts, tunnels, voies hydrauliques) sur sept ans (2027-2033, au-delà donc de la prochaine échéance électorale). Entretenir des routes et des ponts vieillissants est indispensable. Mais présenter un montant cumulé sur sept ans gonfle les montants : ramenés à l’année, plusieurs postes sont inférieurs à ce qui était prévu sous la législature précédente, d’autant plus si on prend en compte l’inflation. Exemple : les voies hydrauliques recevront 63 millions par an, contre 70 millions sous le gouvernement précédent, soit environ 20 % de moins une fois l’inflation prise en compte.
Le financement de ce programme reposera notamment sur trois leviers : la future vignette automobile, l’extension du prélèvement kilométrique applicable aux poids lourds et une nouvelle composante liée aux émissions de CO₂ (le CO₂ tolling). Autrement dit, ce sont d’abord les automobilistes et les transporteurs qui financeront ce plan, avec une vignette juridiquement fragile.
10. Agir sur le climat avec des moyens dérisoires ?
Le gouvernement promet aussi d’« accélérer la transformation et la résilience de la Wallonie », car les défis climatiques « imposent d’agir dès aujourd’hui ». Pourtant, le climat apparaît surtout dans la trajectoire comme une source de recettes. Le nouveau marché carbone européen (ETS2), qui touchera le chauffage et le carburant des ménages, devrait rapporter près de 600 millions en 2029, alors que sa répartition entre entités (fédéral et fédérées) n’a même pas été négociée. Le Fonds social climat, censé en amortir le choc pour les ménages modestes, dépend lui aussi d’un accord encore à trouver entre le fédéral et les entités fédérées.
En face, les moyens restent dérisoires au regard des enjeux révélés par les inondations, les canicules et l’incendie des Hautes Fagnes : 20 millions sur quatre ans pour les Hautes Fagnes et 4,5 millions par an pour la prévention des feux. Quant aux 175 millions annoncés pour les plans communaux d’adaptation (végétalisation, lutte contre les inondations, plans vélo), ils sont étalés sur sept ans : 25 millions par an, soit moins de 100.000 euros par commune et par an. Et ce, pour des communes que le même gouvernement étrangle par ailleurs.
11. Logement : des annonces, pas de logements publics
Le gouvernement met en avant 750 millions pour la rénovation énergétique (150 millions en 2027, puis 300 millions par an). Mais ce montant reste inférieur au niveau d’avant les coupes dans les primes énergie, a fortiori après inflation. D’autant que ces aides prennent désormais la forme de prêts (plutôt que de primes), conditionnés à des sauts de performance énergétique difficiles à atteindre sans fonds propres et réservés à certaines tranches de revenus.
Pour le logement public, c’est le vide : pas le moindre engagement chiffré. En revanche, les loyers sociaux augmenteront via le « loyer chaud » : le loyer sera relevé selon la performance énergétique du logement, au motif que le locataire économise sur sa facture de chauffage. Jusqu’à 300 à 550 euros de plus par an selon le label PEB du logement. Le tout alors que les loyers et les prix de l’immobilier ont fortement augmenté ces dernières années.
12. Droits d’enregistrement : le gouvernement persiste dans le déni
Cette réforme est un échec total. Elle n’a pas amélioré l’accès à la propriété pour les jeunes. Elle a alimenté l’augmentation continue des prix de l’immobilier . Et elle coûte très cher, aux ménages comme à la Région. Une personne seule qui achète une maison à 200.000 euros perd plus de 17.000 euros dans l’affaire, à cause de la suppression du chèque habitat. Quant à la Région, la réforme lui a coûté 295 millions en 2025 (au lieu des 250 prévus), ce qui porte le manque à gagner à près de 780 millions d’ici 2029.
Face à ce fiasco, le gouvernement persiste dans le déni et ne touche pas à la réforme. Sa seule mesure : traquer d’éventuels abus, dont il espère tirer 10 millions par an à partir de 2028. Une goutte d’eau. Une réforme ciblée (taux réduit jusqu’à un plafond, abattement sur une première tranche, taux progressif au-delà) pourrait réduire son coût de 200 millions d’ici 2029, tout en aidant mieux celles et ceux qui en ont réellement besoin.
13. Droits de succession : un recul, mais le cadeau aux gros héritages reste
Même logique pour les droits de succession. La réforme votée fin 2024 mais appliquée à partir de 2028 devait coûter 770 millions sur 2028 et 2029. Face aux critiques, le gouvernement recule en partie : en ligne directe, la baisse des taux est remplacée par une exonération des 75.000 premiers euros hérités par chaque héritier. Mieux ciblée, cette révision rapporte au budget régional environ 200 millions par an par rapport à la réforme initiale.
Mais le cadeau aux gros héritages hors ligne directe (frères, sœurs, neveux, amis) est maintenu : le taux maximal passe de 80 à 50 %. Concrètement, quelqu’un qui hérite d’un million d’euros d’un ami paiera 282.500 euros de droits en moins qu’aujourd’hui. Au total, la réforme coûtera encore environ 400 millions sur deux ans : autant d’argent qui ne pourra pas être investi dans les services publics.
La baisse des droits de donation immobilière déjà prévue pour 2028 est, quant à elle, maintenue. Une mesure qui profite surtout aux ménages assez aisés pour transmettre un bien immobilier de leur vivant.
14. Dette indirecte : motus et bouche cousue
Autre angle mort : les intérêts de la dette indirecte, payés par les organismes publics régionaux. Ils dépassent 400 millions par an et le taux moyen payé par ces organismes est deux fois plus élevé que celui de la dette directe de la Région. En 2024, le gouvernement promettait d’étudier la question, par exemple en faisant emprunter la Région à leur place. Depuis, rien : aucune initiative. Si ces organismes empruntaient au même taux que la Région, l’économie atteindrait pourtant 200 millions par an.
15. Retour à l’équilibre en 2029 : un objectif qui ne tient pas debout
Le gouvernement promet un léger excédent en 2029, après un déficit de 2 milliards en 2026. Nous l’avions déjà écrit lors de l’analyse du budget 2026, et il faut le redire : cette trajectoire ne tient absolument pas debout. Elle a d’ailleurs dérapé dès la première année. Selon l’Institut des comptes nationaux (ICN), le déficit SEC de la Région a atteint 2,8 milliards en 2025, alors que le gouvernement l’estimait encore à 2,3 milliards lors de l’ajustement budgétaire d’avril 2025 : une dégradation de 572 millions.
Ce gouvernement a lui-même creusé le trou qu’il prétend combler avec ses cadeaux sur les droits d’enregistrement et de successions. Malgré plus de 500 millions d’économies en 2025 et 2026, le déficit ne se résorbe pas.
Ajoutons que l’essentiel de l’effort est repoussé en 2029 : le déficit devrait y fondre de 870 millions en une seule année. Or 2029 est une année électorale, peu propice aux économies douloureuses, ce qui rend le scénario encore moins crédible.
Conclusion
Au fond, la logique de ce budget est simple : maintenir des cadeaux fiscaux coûteux et mal ciblés, puis faire payer la facture aux communes, aux autres services publics, au non-marchand, aux aînés et aux usagers. Le tout caché derrière l’écran de fumée de cinq beaux « chantiers ».
Qu’elle dise son nom ou pas, l’austérité produit toujours les mêmes effets. En affaiblissant l’activité économique et produisant un effet récessif, elle réduit les recettes de demain et creuse le déficit au lieu de le réduire. Une fois de plus, elle mène à l’impasse.
Et on peut parier que, d’ici quelques mois, le ministre-président Adrien Dolimont viendra expliquer que la situation budgétaire s’est aggravée et qu’il faut envisager de nouvelles économies.
Pourtant, l’austérité n’est pas une fatalité. Comme nous l’avons montré dans un précédent article, six mesures permettraient de trouver 2,2 milliards d’euros et d’éviter l’austérité.
Alors, cap’ ou pas cap’ ?
Publié le 2 novembre 2026.


