Stickers en rue : des idées collantes   

Stickers en rue : des idées collantes   

Crédit photo : Catherine Bernard

Quelques centimètres carrés de papier, un slogan, un lampadaire. Discrets au point qu’on ne les remarque souvent plus, les stickers sont pourtant devenus un véritable médium de rue. Artistiques, commerciaux ou militants, ils transforment l’espace public en terrain de confrontation où se disputent visibilité, territoire… et idéologies.

Départ ferroviaire de Namur. Un boîtier électrique du centre-ville saturé d’autocollants : un appel à soutenir la Palestine côtoie une invitation à un concert punk, duquel dépasse l’encre usée du mouvement néofasciste Nation, vomissant « RapeFugees[1] ». La plupart des passants poursuivent leur chemin sans y prêter attention. Pourtant, sur les poteaux, les vitrines et le mobilier urbain, une bataille permanente se joue à coups de papier. Grande enseigne privée, infrastructure publique ou simple mobilier provisoire, toute surface offre un espace d’expression.

Longtemps associés aux graffeurs ou aux artistes de rue, les stickers se sont imposés, essentiellement dans les centres urbains, comme un véritable médium. À la fois peu coûteux, faciles à produire et rapides à diffuser, ils permettent à n’importe qui de s’inviter dans l’espace public sans disposer d’un budget publicitaire ni d’une organisation structurée. « Le sticker est prêt à coller », résume la réalisatrice Catherine Bernard, soulignant à quel point sa présence et son rôle de « régulateur des discours » sont sous-estimés. Celle-ci prépare depuis deux ans un documentaire consacré aux stickers, intitulé Prêt à coller, après avoir notamment sillonné les rues de Bruxelles, Namur, Charleroi, Anvers, Louvain, Gand, mais aussi à l’étranger comme Berlin ou encore Barcelone. Outre les centres urbains, Catherine Bernard a également parcouru certains villages, comme dans la région de Liège. À ce propos, elle précise : « On observe des stickers également dans les villages de campagne, mais dans une moindre mesure. Selon moi, cela tient surtout à un plus faible nombre d’habitants et de sorties. »

Une prise de parole accessible à tous

À l’heure des réseaux sociaux, des memes et des montages vidéo frénétiques, le sticker pourrait sonner anachronique. Mais il s’accroche. Catherine Bernard y voit l’un des moyens d’expression les plus démocratiques qui soient : quelques clics suffisent aujourd’hui pour dessiner un visuel, l’imprimer en série et glisser une poignée d’autocollants dans une poche avant de sortir pour une session de collage urbain.

Tous ne poursuivent pas le même objectif. Certains relèvent de la création artistique ou du graffiti, d’autres annoncent un concert, revendiquent l’appartenance à un club de football ou défendent une cause politique. Les catégories existent, mais elles restent poreuses. Un dessin peut porter un message militant, un autocollant de supporters afficher des symboles antifascistes, tandis que des personnages emblématiques d’une ville deviennent le support d’un combat LGBT. « J’ai notamment relevé trois familles, à savoir les stickers politiques, artistiques et de football. Mais les frontières ne sont jamais parfaitement définies », observe la réalisatrice.

Leur point commun réside dans leur efficacité. Contrairement à un tract ou à une affiche, le sticker tient sur de petits espaces, donc sur un large panel de mobiliers, se colle rapidement, échappant ainsi avec facilité aux contrôles. Quelques mots, un symbole immédiatement reconnaissable, parfois une formule volontairement provocatrice : tout est pensé pour retenir l’œil d’un passant qui ne l’avait pas demandé, s’imposer à sa hauteur de vue.

Qui a le droit de parler dans la rue ?

Pour Catherine Bernard, le véritable enjeu dépasse largement le sticker lui-même. Illégal « donc nécessairement politique », il interroge la manière dont nos villes sont occupées. Car les murs ne sont jamais neutres : publicités, enseignes commerciales, campagnes institutionnelles ou affiches électorales s’y succèdent déjà. La différence tient moins au message qu’à son statut. Les annonceurs achètent leur place. Les colleurs de stickers se l’approprient, partout où l’espace le permet. « Le sticker pose la question de qui met quoi dans la rue », résume-t-elle. Plusieurs personnes rencontrées au cours de son enquête pré-tournage fouillée lui ont, à ce propos, servi un argument récurrent : pourquoi des campagnes publicitaires omniprésentes seraient-elles légitimes alors que quelques autocollants, moins envahissants, parfois moins violents selon le point de vue, seraient considérés comme une dégradation, à tel point d’être jugé illégal ? « La question de l’illégalité du sticker est légitime mais elle pose plus généralement la question de l’art dans la rue et le street art. Beaucoup de personnes disent que l’avantage du sticker c’est qu’on peut l’arracher en quelques secondes » conclut la jeune réalisatrice.

Cette dimension explique pourquoi le sticker reste profondément politique, y compris lorsqu’il ne véhicule aucun message explicitement partisan. Coller un autocollant constitue déjà une remise en question des règles qui déterminent qui peut ou non s’exprimer dans l’espace public. À cet égard, la géographe Hannah Awcock qui a analysé plus de 5.000 stickers dans 53 villes, écrit dans un article intitulé Stickin’ it to the man: The geographies of protest stickers, que « les stickers militants constituent des interventions directes dans le débat public, dans l’espace urbain et dans les cultures de la résistance. Ils ne demandent pas un droit à la ville : ils le revendiquent. »

Une bataille que l’on ne voit presque jamais

Les stickers apparaissent aussi vite qu’ils disparaissent. Souvent vecteurs d’affrontement idéologique, les autocollants se recouvrent, s’arrachent, se détournent ou se noircissent au marqueur. « Quand on regarde une rue, il est toujours intéressant de se demander ce qu’on ne voit pas », remarque Catherine Bernard. Derrière un mur apparemment neutre se cachent parfois des dizaines de messages retirés quelques heures auparavant, que ce soit par des adversaires idéologiques, des individus soucieux de la neutralité des murs, ou des défenseurs de la légalité de ce qui les recouvre ou non.

Au sein du mouvement néofasciste Nation, les séances de collage font partie des activités régulières. Mais les militants ne se contentent pas d’apposer leurs propres slogans : à l’affût des stickers « ennemis », ils arrachent systématiquement les autocollants antifascistes, les recouvrent de croix celtiques ou les privent d’un mot clé afin d’en modifier le sens.

À l’inverse, plusieurs militants antifascistes rencontrés par Catherine Bernard revendiquent des opérations de « nettoyage » destinées à couvrir les messages d’extrême droite. Leur argument est simple : laisser ces autocollants en place contribue, selon eux, à banaliser ces idées dans l’espace public. Les murs deviennent ainsi un espace de confrontation permanent où chaque couche de papier répond à la précédente.

Une histoire plus ancienne qu’il n’y paraît

La pratique ne date pourtant pas des débats politiques contemporains. Le sticker moderne est largement considéré comme un héritier de la culture graffiti née dans les années 1970 dans des villes américaines, telles que New York ou encore Los Angeles. Les graffeurs récupéraient alors des autocollants industriels, notamment les célèbres « Hello, my name is » – badges d’identifications et symboles de l’aliénation des travailleurs –, pour y inscrire leur pseudonyme et multiplier leur présence dans la ville. Plus rapides, moins coûteux et moins risqués que les bombes de peinture, les stickers sont progressivement devenus un langage à part entière.

Depuis, les outils ont changé. Un ordinateur personnel ou emprunté, un logiciel gratuit et une imprimante remplacent désormais les récupérations artisanales. Mais la logique demeure : laisser une trace, attirer un regard, occuper un morceau de ville et, surtout, exprimer un point de vue.

La démocratie se colle, se parodie et s’arrache

À première vue, les stickers paraissent dérisoires. Ils se décollent, se recouvrent et disparaissent parfois en quelques jours. Pourtant, ils racontent une histoire plus vaste : celle d’une lutte permanente pour l’attention, pour la visibilité et, finalement, pour le droit de prendre la parole.

À l’heure où les débats publics se déroulent largement sur les plateformes numériques et subissent de nouvelles formes de désinformation calculée, les murs continuent, eux aussi, de publier leur propre journal. Une édition collective, anonyme, mouvante, où chaque autocollant constitue à la fois un éditorial, une réponse… ou une tentative de faire taire le précédent.

Débarquement à la capitale. Si le panneau d’affichage donne les horaires des prochains départs, un autre message, plus satirique, est déposé pour qui veut l’apprécier : il s’agit d’un autocollant montrant la tête de Georges-Louis Bouchez sans cheveux, et précisant d’un sarcasme poussé « Bouchez Calvitie. » Il n’y a plus qu’à arpenter la ville avec cette nouvelle imprégnation pour constater que le sticker moqueur, telle une politesse du désespoir, se déploie par centaines dans la capitale et épice de légèreté le débat chaotique qui jonche les rues.

Crédit photo : Ayrton Jacquemin, sticker de Chomzer.

Publié le 29 juillet 2026.


[1] « RapeFugees » est un slogan politique d’extrême droite associant les termes anglais rape (viol) et refugees (réfugiés), apparu pour stigmatiser les migrants à la suite des agressions sexuelles de la Saint-Sylvestre 2015 à Cologne (Allemagne).


Ayrton Jacquemin
Rédacteur MaTribune.be et journaliste freelance |  Plus de publications

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