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Voici 90 ans, Léon Blum et le Front populaire installaient la gauche au pouvoir en France. Des réformes en rafale et un épisode devenu mythique de l’histoire sociale. Et, au-delà des difficultés et du revanchisme de la droite, au-delà des cataclysmes proches, l’émergence d’un espoir. À ranimer d’urgence.
Elle est gravée dans ma mémoire. C’est une photo en noir et blanc sur laquelle le temps a passé. Une plage, la mer, des gens en arrière-plan. Et une famille au milieu de l’image. La femme a osé une jupe à mi-cuisses, l’homme porte un short ample façon boy-scout éternel, les deux gamins flottent dans ce qui pourrait être un slip de bain si cela ne ressemblait pas à une culotte raccourcie. Le bonheur transpire et les gris délavés/écrasés de l’image donnent l’impression de la canicule. On est en 1938, à la plage d’Onival, en Baie de Somme. En France.
Des images comme ça, il y en a des centaines, des milliers, dans les archives, les collections, les fonds de tiroir. Peut-être cette petite famille voit-elle la mer pour la première fois. Comme d’autres, au même moment, se lancent sur les sentiers des Alpes ou de la Provence. Ou comme ceux-là qui ont sorti le panier de pique-nique au frais d’un val qui « mousse de rayons »[1], ou ceux-ci qui, exilés dans les banlieues d’usine, découvrent enfin les campagnes dont leurs grands-parents, qui y sont nés, leur ont tant parlé à la veillée, avant que le sommeil ne tombe.
Eté 1938. Il y a deux ans (déjà !), le socialiste Léon Blum installait son premier gouvernement, composé des socialistes de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et du parti radical. Celui-ci est à l’époque un parti du centre, attaché à la propriété privée mais défenseur acharné de la laïcité et de l’école publique, considérée comme moteur du progrès social. Blum est soutenu, de l’extérieur mais avec force, par les communistes de la troisième Internationale, celle des léninistes-stalinistes (et donc puissamment liés à Moscou).
Ce n’était pas, en soi, un bouleversement. En 1932 déjà, les élections législatives en France avaient été marquées par ce qu’on appellerait une « poussée de la gauche », mais cette gauche avait été incapable de s’entendre sur la formation d’un gouvernement. Cette fois, ce n’est pas le cas. D’abord parce que les résultats sont sans appel. Le « Front populaire » ne se présente nulle part sous cette étiquette ; mais c’est une grande coalition de partis et de forces vives qui intègre le prolétariat au sens marxien et la petite bourgeoisie des classes moyennes. Et les partis qui s’en réclament engrangent, au soir du second tour des élections législatives du 3 mai 1936 (le système électoral français d’alors est, pour l’Assemblée nationale, quasiment le même qu’aujourd’hui), un peu plus de 58 % des voix.
Urgence : fascisme
Électoralement, les dés sont jetés. Politiquement, les temps sont mûrs. La gauche est secouée par la montée des menaces fascistes, en Allemagne, en Italie, et bientôt en Espagne. Les inquiétudes sont aussi vives en France, où l’extrême droite organise haine (l’écrivain Charles Maurras propose dans un article de fusiller Léon Blum « dans le dos »), meetings et émeutes (30 morts en février 1934) sans aucune retenue. Empêcher les fascistes d’accéder au pouvoir devient l’urgence. Socialement enfin, le chaudron déborde. La France est frappée, comme les autres pays, par la récession consécutive à la crise de 1929. Et les gouvernements d’avant 1936 décident d’en sortir par l’austérité et la déflation, plutôt que par les pistes keynésiennes de l’économie de marché que le président Franklin Roosevelt choisit pour l’Amérique en installant le « New Deal ». Crise économico-financière et montée du fascisme sont liées, estiment les responsables de la gauche : « vaincre le fascisme, c’est d’abord vaincre la crise, car là où la détresse s’étend, s’étend aussi la servitude. Si la nation savait se ressaisir, reconstruire son économie et rendre aux salariés leur dignité, écrit Blum[2], alors le fascisme serait tranché dans ses racines, nous le verrions sécher et dépérir sous nos yeux ».
Voilà le programme, la Trinité du Front populaire : « pain, paix et liberté ». Le pain, c’est la lutte contre la crise économique qui sévit. La paix, c’est le refus des politiques bellicistes qui risquent de conduire à une nouvelle déflagration en Europe. La liberté, c’est la lutte contre la gangrène fasciste qui s’étend en France, parce que le fascisme n’est qu’une tentative de prolonger, en le transformant, le système capitaliste.
Sur cette base, il reste à gagner les élections, ce que le Front populaire fait. Et stratégiquement, il faut ensuite constituer un gouvernement, ce que Léon Blum fait. Avec, bien sûr, la SFIO, le parti de Blum. Si c’est le premier parti de France à l’issue du scrutin, elle n’enregistre pas un raz-de-marée. Elle se tasse même un peu dans ses résultats et ne doit sa première place qu’au fait que les radicaux ont nettement plus reculé.
Ours social-démocrate
À la tête de la SFIO, Blum ne se présente pas comme un révolutionnaire prêt à faire du passé table rase. C’est sans doute son idéal et il rappelle que le but du socialisme est la suppression du salariat, l’élimination de la plus-value que le capitalisme prélève sur les travailleurs. Mais le pragmatisme le retient : il sait que la révolution n’est pas au programme, « et d’ailleurs les gens eux-mêmes n’y songeaient pas », notera l’historien Ernest Labrousse, proche des anarchistes avant de rallier le socialisme. Mais il sait en revanche que la transformation est à son programme et il ne veut pas rater ce tournant-là. Il est « un ours savant de la social-démocratie », le fusillera d’un trait de plume le poète Louis Aragon dans son poème Front rouge en 1931. De toutes façons, Blum entraîne la SFIO – de tous temps un kaléidoscope de courants délicat à harmoniser – dans son sillage : une politique de redressement, social-démocrate justement, aux objectifs modérés. Mais avec des résultats palpables qui feront du Front populaire un véritable mythe dans la mémoire ouvrière.
Blum attire dans son gouvernement les radicaux. Ceux-ci ont perdu les élections et, tous rapports de forces politiques considérés, ne peuvent plus mathématiquement faire comme en 1932, c’est-à-dire aller chercher du soutien à droite. Cela avait donné une politique conservatrice, des alliances fragiles (onze gouvernements en quatre ans) et un sentiment d’impuissance devant la montée des périls. Mais les radicaux sont bien implantés dans les campagnes, auprès des indépendants, dans la petite bourgeoisie et dans le monde catholique. Et la France est toujours, en ces années-là, la fille aînée de l’Église… Blum a besoin d’eux comme une borne d’amarrage à droite.
Soutenir malgré tout
Restent les communistes. Le patron de moins en moins contesté du PC-SFIC (Section française de l’Internationale communiste), Maurice Thorez, s’est inscrit au début des années trente dans une trajectoire moins rigoriste vis-à-vis des socialistes français et moins suiviste des positions de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), ce qui n’empêche pas Staline de lui garder sa confiance. Thorez s’inscrit dans une stratégie de rapprochement qui ira d’ailleurs très loin, jusqu’à éjecter le principe des nationalisations des objectifs du Front populaire et jusqu’à un discours radio dit « de la main tendue », en avril 1936, au nom de l’union nationale face à la menace fasciste avant les élections, où le PC fait des avances aux catholiques et même aux Croix-de-Feu, une puissante association d’anciens combattants ultra-nationalistes souvent considérée comme para-fasciste.
Les calculs de Thorez sont multiples dans une structure communiste française et mondiale dont la complexité évoque la physique quantique. Thorez se rapproche ainsi d’une cible électorale plus franchouillarde, mais aussi ouvrière. Il parvient à redresser le parti en déclin dans les suffrages. Il affaiblit aussi, jusqu’à l’éliminer du parti, son rival Jacques Doriot, qui finira collaborateur de haut rang, en Allemagne, début 1945, tué probablement au hasard du mitraillage de sa voiture par un Mosquito britannique.
Thorez peut continuer à afficher son idéal tout en soutenant le gouvernement de l’extérieur. L’argument est objectivement un peu tordu : il faut ne pas effrayer les radicaux et donc ainsi donner sa chance à une expérience antifasciste. Thorez résume cela lui-même de manière un peu stalinienne : « Il faut grogner, mais il faut marcher »[3].
Une avalanche de réformes
En cet été 1938, notre petite famille en noir et blanc et en bonheurs est sur la plage d’Onival, et elle profite, pour la première fois de sa vie, des congés payés décidés par le gouvernement Blum en juin 1936.
Mais il n’y a plus de gouvernement Blum. En juin 1937, celui-ci a démissionné, ayant échoué à obtenir le vote, par le Sénat, d’une loi lui donnant des pouvoirs spéciaux. Il s’agissait pour Blum de tenter de s’opposer à l’enlisement des réformes qu’il avait lancées et contre lesquelles la droite et les milieux patronaux concentraient leurs attaques. L’idée était celle d’une pause encadrée par le gouvernement. Les radicaux bloquent et finissent par imposer leur point de vue, dans un scénario qui évoque un peu, 45 ans plus tard, celui des réformes des premières années Mitterrand (1981-82) puis du « tournant de la rigueur » de 1983. Sauf que le système politique français de la Vème République a permis à Mitterrand de rester.
Mais 1936, quelle année ! En à peine quelques semaines, et rien que ce délai ferait rêver, le Front populaire a créé. Les congés payés. La semaine de 40 heures sans perte de salaire. Le système de conventions collectives. La création de délégations syndicales. Une politique de grands travaux. La nationalisation des fabriques d’armement. La prolongation de la scolarité. L’Office du blé, régulateur public du marché des céréales. La refonte du statut de la Banque de France pour la faire entrer dans le giron de l’État. 133 réformes en 73 jours. « C’est fait », dira sobrement Blum à la fin de la session parlementaire, en juillet 1936. Il exagérait tout de même un peu, puisque certaines réformes disparurent corps et bien, comme le Fonds National du chômage ou la création d’un « régime de retraites suffisant pour les vieux travailleurs ».
Bien sûr, la pilule sera difficile à faire passer. Les réformes ont lieu dans un climat social tendu, les travailleurs s’unissant pour réclamer de meilleures conditions de travail, nourris par l’espoir né avec la victoire du Front populaire [4], donnant à la France de l’été 36 l’image d’une société secouée par les conflits. Au point que cela finira par agacer les défenseurs des travailleurs eux-mêmes. Le 11 juin 1936 déjà, Maurice Thorez prononcera une sentence qui reste une des plus utilisées dans le monde syndical : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. » Il ne sera pas vraiment entendu, en tous cas pas tout de suite.
Des revanches
C’est que l’opposition réarme. Le capitalisme, le monde patronal, ne pardonne pas au Front populaire d’être là et de faire ce qu’il a dit. Les congés payés, les huit heures, la négociation collective… encore faut-il les mettre en route sur le terrain, et pas seulement dans les grandes entreprises. Le cadre légal existe, mais l’État ne peut contrôler de manière satisfaisante son application. Les syndicats n’ont pas la puissance et la consistance organisationnelle qu’on leur connaîtra plus tard. À la reprise du travail, des milliers de grévistes seront licenciés sans autre forme de procès. Le succès politique et collectif se ternira de drames individuels. Le capitalisme n’est pas vaincu, et il va s’employer à le montrer, intérêts compris si possible…. « Nous avons pris le pouvoir mais nous n’avons pas pris l’État », confessera trente ans plus tard un des ministres du Front populaire, le radical Pierre Cot, dans ce qui peut être lu comme une analyse froide ou un regret d’avoir finalement mis la barre trop bas.
Daniel Guérin, un militant anarchiste qui sera de tous les combats des années vingt jusqu’au début des années septante, a parlé, dans un livre, de « révolution manquée »[5]. Mais personne, on l’a déjà écrit ici, ne pensait alors à faire la révolution. Et puis, cette révolution a eu lieu, au fond. Le Front populaire est la première expérience d’une prise de pouvoir démocratique par le monde du travail, dans un cadre légal. Il a engendré l’idée qu’il y avait vraiment moyen de changer les choses. Notre couple de « congés payés » en Baie de Somme en aurait-il seulement rêvé, quatre ans avant la photo, en juin 34 ?
Le projet du Front populaire était un projet global, un idéal transformateur de la société dans tous ses aspects. Dans l’esprit de ceux qui l’ont porté, il s’agissait certes d’améliorer l’ordinaire mais aussi de « donner un autre sens à l’existence, que le travail n’absorberait peut-être plus tout entière. Le repos, les congés payés, la culture, la fête, autant de formes pour un grand mouvement », écrit l’historienne Ludivine Bantigny dans un tout récent ouvrage sur la question[6].
Le Front populaire, bref éclair de joie sociale avant la tourmente de la guerre, a lancé ses stolons vers les « Trente glorieuses » de l’après-guerre et les grandes réformes sociales et culturelles qui marquèrent ces années-là, sur la base de l’idée que le temps gagné sur le travail devait idéalement être consacré à l’amélioration de l’existence de l’individu.
Il ne faut pas idéaliser le Front populaire (le bilan est maigrissime pour les femmes ou le colonialisme) mais il faut le remettre au goût du jour ne serait-ce que pour ce mantra : même dans une société épuisée et désabusée, la gauche ne doit pas abandonner ses réponses offensives.
Publié le 26 juin 2026.
[1] Allusion au poème « Le Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.
[2] Dans une « Adresse aux électeurs de Narbonne », avril 1936.
[3] Déclaration au Comité central du Parti, 12 mars 1937.
[4] Les premiers foyers de grève débutent après la victoire aux élections législatives du 3 mai 1936, avant la constitution du gouvernement début juin et se poursuivent plusieurs semaines. Les grèves sont spontanées et organisées par les travailleurs qui occupent les usines. (NDLR)
[5] « Front Populaire, révolution manquée », Agone, 2013.
[6] « La Bourse ou La Vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui », éditions La Découverte, 2026. Citons aussi le « classique » sur la question, « Histoire du Front populaire – 1936, l’échappée belle » de Jean Vigreux, éd. Taillandier, 2016.


