La Boucle du Hainaut sous haute tension

La Boucle du Hainaut sous haute tension

C’est un dossier qui fait couler beaucoup d’encre, qui mobilise sur le terrain et auprès des interlocuteurs sociaux et qui tend les relations des partenaires de gouvernement MR/Engagés : le projet de ligne électrique aérienne à très haute tension entre Avelgem et Courcelles. Pressé de toutes parts de prendre une décision, le gouvernement wallon tergiverse depuis de longs mois sur le tracé du projet de Boucle du Hainaut dont il a pourtant approuvé les grandes orientations depuis 2023. Entre urgence économique qui dépasse la seule province hennuyère et résistance locale aux pylônes électriques, les tensions s’accumulent alors que le ministre de l’Aménagement du Territoire, le Sonégien François Desquesnes (Les Engagés), doit trancher d’ici la fin du mois. Nul doute qu’on n’a d’ailleurs pas fini d’en parler car le dossier n’en est qu’à la révision préalable du plan de secteur, avant le dépôt des premières demandes de permis…

Les études réalisées par Elia, le gestionnaire de réseau de transport d’électricité haute tension belge sont formelles : la capacité du réseau électrique de la province du Hainaut sera saturée en 2030. Conscient de cette menace qui pèse sur l’avenir économique de toute la Wallonie, le gouvernement wallon a décidé de concrétiser le projet de la Boucle du Hainaut afin de répondre non seulement à cette échéance mais également de rencontrer plusieurs autres objectifs, comme l’augmentation de la capacité d’accueil des énergies renouvelables et leur transfert dans l’ensemble de la Région et du pays. Le projet consiste donc en la réalisation d’une nouvelle liaison électrique aérienne de très haute tension pouvant acheminer l’électricité renouvelable produite par les éoliennes offshore (en Mer du Nord) et la province hennuyère. Les premiers tracés du projet traversent notamment les communes de Mont-de-l’Enclus, Celles, Frasnes-lez-Anvaing, Leuze-en-Hainaut, Ath, Chièvres, Brugelette, Lens, Soignies, Braine-le-Comte, Écaussinnes, Seneffe, Pont-à-Celles et Courcelles.

Le projet est porté par Elia Transmission Belgium qui gère le réseau haute tension belge (de 30.000 à 400.000 volts), ce qui représente au total plus de 8.903 km de lignes et de câbles souterrains répartis sur l’ensemble du pays. La Boucle prévue établit une liaison électrique de 380 kV (kilovolt) dans un « corridor » de 90 km entre Avelgem et Courcelles. Ce projet répond à l’absence de réseau à haute tension et à la saturation imminente du réseau dans la province hennuyère. La Boucle du Hainaut permet de compléter les infrastructures principales de transport d’électricité afin d’acheminer l’énergie produite en mer par les éoliennes offshore vers les lieux de consommation. Avec un maillage ainsi interconnecté, tout le territoire wallon et belge pourra être desservi. En pratique, la Boucle permet aussi une interconnexion améliorée au réseau européen et donc d’assurer une sécurité d’approvisionnement électrique à la Belgique.

De vives réactions

Décidé par la Région wallonne dès 2020, le projet de la Boucle du Hainaut devrait être concrétisé à l’horizon 2030-2032, avec une construction prévue entre 2025 et 2028. La Déclaration de politique régionale wallonne 2024-2029 en fait un objectif stratégique et le Conseil d’État a rejeté les demandes d’annulation introduites contre les plans d’aménagement fin 2025, confirmant le passage des lignes haute tension dans plusieurs communes du Hainaut. Ces implantations suscitent de nombreuses craintes des riverains, de certaines associations environnementales et une opposition des élus locaux.

Ainsi, l’association Revolht regroupe les collectifs citoyens opposés au projet de ligne haute tension. Elle s’oppose depuis le début à la Boucle, qualifiant cette infrastructure « d’autoroute électrique » surdimensionnée pour la région. Aussi, continue-t-elle à contester les rapports d’incidences environnementales (RIE) ainsi que les actes pris par la Région wallonne jusque maintenant. Le collectif propose d’autres pistes techniques, comme l’enfouissement de lignes ou le renforcement progressif du réseau existant, au lieu d’une grande ligne aérienne. Ces pistes ont été rejetées par Elia qui évoque non seulement le prix beaucoup plus important de ce genre d’opération mais également des problèmes de sécurité et d’instabilité électrique dus à l’enterrement des bobines haute tension. Les collèges communaux d’Écaussinnes et du Roeulx ont ainsi récemment réaffirmé leur opposition au projet, la première soutenant d’ailleurs explicitement une alternative, à savoir l’enfouissement de la ligne le long des infrastructures électriques existantes.

Plusieurs recours contre le tracé ont eu lieu mais tous ont été jusqu’ici rejetés. Tout cela a pris beaucoup de temps et les décisions tardent à être prises. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer d’accélérer la cadence d’un projet jugé vital pour l’avenir de la Wallonie. En juin dernier, le Comité économique et social wallon (CESE) – qui rassemble les interlocuteurs sociaux et environnementaux – a ainsi confirmé son soutien à une infrastructure jugée « priorité stratégique ». Les arguments sont connus. Cette électrification est indispensable au moment où la saturation du réseau se conjugue avec une demande en hausse constante. Un réseau interconnecté renforcé est nécessaire pour intégrer les pics de production des énergies renouvelables. Il est aussi indispensable pour renforcer notre capacité d’approvisionnement, soutenir la transition et permettre le développement d’activités freinées par les délais de raccordement.

Contexte énergétique

Le contexte énergétique du Hainaut met en lumière la nécessité de renforcer son approvisionnement en énergie. La province représente 43 % de la consommation d’énergie industrielle wallonne – laquelle relève à 70 % d’énergies fossiles –, ce qui la rend vulnérable aux crises et la freine dans sa transition. Ses infrastructures ne permettent pas de faire face à la hausse de la demande électrique et seront saturées vers 2030.

Le Bureau fédéral du Plan estime même que la demande d’électricité va plus que doubler en quelques décennies. « La demande en électricité devrait atteindre des niveaux jamais égalés. La demande totale (…) pourrait grimper de 88 térawattheures (TWh) en 2020 à 202 TWh en 2050 ». Pour la Wallonie, AKT for Wallonia, l’ancienne Union wallonne des entreprises, estime cette hausse à près de 130 % d’ici 2050. Le développement des voitures électriques, les besoins d’électrification du rail, l’essor de l’intelligence artificielle, le passage au chauffage domestique électrique et l’indispensable décarbonation de l’industrie font exploser ces chiffres.

Répondre à ce défi suppose des investissements massifs, à la fois dans de nouvelles capacités de production et dans les réseaux. Or, ces investissements sont aujourd’hui largement insuffisants. Le Bureau du Plan souligne que la Belgique fait partie des derniers de la classe en Europe pour le déploiement des énergies renouvelables. En 2023, elles ne représentaient que 14,7 % de la consommation finale d’énergie. De surcroît, « la production solaire d’électricité est freinée par la qualité du réseau de distribution, sujet à de sérieux problèmes de congestion ». Cela montre l’urgence d’investir à la fois dans la production et dans les infrastructures. La Boucle du Hainaut doit donc répondre à quatre objectifs majeurs : garantir un accès abordable à l’électricité, augmenter l’énergie renouvelable, soutenir l’économie wallonne et assurer un approvisionnement fiable.

Garantir un accès abordable à l’électricité

La construction de la Boucle du Hainaut a donc aussi pour objectif de permettre de bénéficier à tout moment des prix les plus attractifs sur le marché européen de l’énergie. En augmentant la capacité de transport d’électricité provenant de la Mer du Nord et des pays voisins (France et Royaume-Uni), vers le centre du pays, la Boucle du Hainaut permettra d’éviter tout risque de saturation du réseau. Et un réseau saturé implique pour Elia de devoir procéder à des redéploiements des flux d’électricité sur le réseau existant, ce qui génère des coûts pour la collectivité.

Une stratégie de politique industrielle crédible repose sur un réseau électrique solide. Attendre encore, c’est perdre en compétitivité, en emplois et en capacité de transition. Les industries, grandes consommatrices d’électricité, risquent non seulement d’avoir un réseau saturé mais aussi d’avoir à affronter un surcoût structurel du prix de l’électricité en absence de renforcement de l’éolien offshore alors que leurs concurrents français continueraient à bénéficier d’un prix de l’électricité inférieur, grâce à leur parc nucléaire.

De surcroît, une augmentation de la production d’électricité renouvelable entraîne de facto une réduction des périodes de consommation d’électricité issue des énergies fossiles. Cela entraine mécaniquement une diminution du prix moyen de l’électricité sur les marchés. Le coût relatif au transport d’électricité par Elia représente en moyenne 5 % de la facture globale d’électricité pour un ménage, et de 7 à 10 % pour une entreprise. Cela aura donc un impact positif sur la facture finale des consommateurs. Toutefois, il faut surveiller que le coût des investissements ne soit pas répercuté dans cette facture.

Augmenter les énergies renouvelables

Réussir la transition énergétique implique notamment une décarbonation progressive de notre société. Pour ce faire, la production d’énergie renouvelable devra augmenter significativement ces prochaines années. Le Plan national Énergie-Climat (PNEC) 2021-2030, adopté par le gouvernement fédéral et les Régions fin 2025, confirme l’objectif d’augmenter l’efficacité énergétique et d’atteindre 32 % d’énergies renouvelables d’ici 2030. C’est ce que Bart De Wever, au nom du gouvernement belge, a confirmé au Sommet de la Mer du Nord qui s’est déroulé à Hambourg fin janvier 2026. L’intention des neuf pays signataires du pacte d’investissement conclu lors de ce Sommet est d’arriver à produire ensemble près de 300 gigawatt (Gw) d’ici 2050 !

Face à cette évolution, Elia doit adapter son réseau de transport électrique afin d’être en mesure de transporter ces nouveaux flux. Pour l’entreprise, le projet de la Boucle du Hainaut est une véritable nécessité.

Soutenir l’économie

La présence d’une infrastructure principale de transport d’électricité haute tension sur un territoire favorise son attractivité économique. Cependant, à l’heure actuelle, le Hainaut ne bénéficie pas de ce type d’infrastructure. Or, comme on l’a dit, d’ici 2030, le réseau électrique 150 kV arrivera à saturation.

Cela signifie que la capacité existante d’alimentation électrique du Hainaut a atteint sa limite, avec pour conséquence, un risque de déficit d’attractivité de la région, puisque l’offre ne pourra plus répondre à la demande.

La Boucle du Hainaut représente donc une opportunité de développement régional. D’autant plus que, selon l’étude de 2025 demandée par Elia au Bureau Deplasse, la Boucle pourrait générer d’ici 2050 entre 3,7 et 10,16 milliards de valeur ajoutée et entre 863 et 3.995 emplois par an entre 2030 et 2040, et 4.200 et 9.993 emplois par an entre 2040 et 2050 tout en contribuant à une baisse des prix grâce à la hausse de l’offre de l’énergie. De plus, la construction elle-même de la Boucle, qui représente un investissement de 1,087 milliard d’euros, permettrait directement de créer 448 millions € de valeur ajoutée et 4.913 emplois dans la mesure où elle assurera de manière principale le transport de l’électricité en Wallonie picarde, entre Avelgem et Courcelles.

Assurer un approvisionnement fiable

La Boucle du Hainaut permettra d’augmenter la sécurité d’approvisionnement électrique des consommateurs belges en renforçant considérablement le maillage du réseau actuel. En effet, auparavant, le réseau était structuré de manière à acheminer vers les consommateurs l’énergie produite sur les grands sites de production fossile. Avec la transition énergétique et la production d’énergie renouvelable décentralisée, les flux d’énergie sont plus importants et plus variables. Ce nouvel axe devrait donc permettre de sécuriser le maillage du réseau de 380 kV et donc de répondre aux défis futurs de manière fiable. De plus, la Boucle facilitera les interventions d’entretien ou de réparations sur l’ensemble du réseau en assurant un chemin alternatif à l’électricité.

Des atermoiements incompréhensibles

Le 25 novembre 2025, le Conseil économique, social et environnemental de Wallonie (CESE) a remis un avis d’initiative rappelant l’urgence de la mise en place de la Boucle. Le même jour, François Desquesnes, le ministre wallon de l’Aménagement du Territoire en charge de ce dossier, indiquait au Parlement wallon ne pas vouloir intégrer l’étude Deplasse sur les impacts socioéconomiques de la Boucle dans le dossier de révision des plans de secteur. Au motif que cette étude, très complète, a été commandée directement par Elia, donc hors cadre légal, et réalisée par un autre bureau que celui déjà engagé par le ministre.

Le ministre a demandé un complément au Rapport d’incidences environnementales (RIE) afin que différentes options soient réétudiées selon plusieurs critères (urbanismes, paysage, mobilité, risques sanitaires…). Ce rapport a été transmis au mois de mars 2026 à l’administration, aux communes concernées et aux pôles du CESE pour avis qui ont eu ont 60 jours pour se positionner. La collecte de ces données est actuellement en cours de synthèse par l’administration.

Le ministre a ajouté avoir sollicité l’avis indépendant de la CREG, la Commission de Régulation de l’Électricité et du Gaz, qui a confirmé l’urgence du projet pour éviter la saturation énergétique et soutenir le développement économique du Hainaut.

Pendant ce temps, le projet Ventilus en Flandre Occidentale entre quant à lui dans une phase décisive : le permis d’environnement a été délivré en avril dernier (même si les bourgmestres concernés ont déjà annoncé leur intention d’introduire un recours). Ce projet d’Elia est le pendant de celui de la Boucle du Hainaut. Il doit transporter l’énergie produite au large du littoral belge par la ferme d’éoliennes de l’Île Princesse Elisabeth, la première île énergétique artificielle au monde, de Zeebruges à Avelgem, d’où devrait démarrer la Boucle du Hainaut.

Boucler la boucle

La phase officielle de consultation a été clôturée. Le 1er juillet, excédées par la lenteur du dossier, la FGTB et la CSC wallonnes, ensemble avec Akt for Wallonia et Canopea, la fédération des associations environnementales belges, ont exhorté le gouvernement wallon à se prononcer sur le dossier de la Boucle du Hainaut. Pour ces associations, prolonger l’incertitude prive la Wallonie des investissements dont elle a urgemment besoin.

Les mauvaises langues supputaient que si le ministre Desquesnes freinait autant la finalisation du dossier, c’est parce que lui-même habite la région de Soignies où doivent passer les pylônes haute tension. Ce n’était sans doute pas loin de la vérité puisque la presse révèle ce début septembre que ce même ministre wallon de l’Aménagement du Territoire veut faire financer par Elia d’importantes compensations financières. On parle notamment d’une indemnisation d’un million d’euros par kilomètre aux communes traversées par la Boucle du Hainaut ! Soit une compensation financière trois fois supérieure à celle prévue pour le projet Ventilus en Flandre. En Wallonie, cela concernerait 14 communes, en Flandre 18.

Cette annonce a fait l’effet d’une bombe et il semblerait qu’elle soit une nouvelle pomme de discorde avec le ministre-président MR Adrien Dolimont qui dit tout ignorer de ces discussions. De leur côté, les communes concernées ne considèrent pas ces compensations comme une réponse aux inquiétudes exprimées par les élus locaux et les habitants. De son côté, Elia reconnaît du bout des lèvres que de telles discussions existent mais n’en confirme absolument pas les montants. On la comprend : il faudra bien financer ces indemnisations et elles seront inévitablement intégrées aux coûts du réseau. Elles pèseront alors lourd sur les tarifs de transport et la facture d’électricité finale des consommateurs, particuliers et entreprises.

Le projet de la Boucle du Hainaut dépasse une simple question entre l’intérêt général et des intérêts particuliers qu’il appartiendrait d’arbitrer. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre puisque la nécessité est là, nul ne le conteste. Mais il s’agit de décider. Maintenant. Pour des raisons économiques, stratégiques et politiques.

Publié le 14 septembre 2026.

Pierre Vermeire
Rédacteur MaTribune.be | Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x