6 clés pour comprendre la bulle de l’intelligence artificielle (IA)

6 clés pour comprendre la bulle de l’intelligence artificielle (IA)

Le développement de l’intelligence artificielle repose sur une gigantesque bulle spéculative[1], alimentée par des milliers de milliards de dollars d’investissements. Construire des centres de données, développer des puces toujours plus puissantes, entraîner les modèles comme ChatGPT ou Claude : tout cela coûte des sommes colossales. Si colossales que les géants du secteur, Google et Microsoft en tête, s’endettent massivement pour suivre la course. Leur pari ? Que les entreprises d’IA telles qu’OpenAI ou Anthropic deviennent un jour rentables, et qu’ils récupèrent alors leur mise.

Le gros hic, c’est que les profits se font attendre, que les pertes s’accumulent, et que ce retour sur investissement pourrait bien ne jamais arriver. Deux bulles sont ainsi en train de se former : une bulle de valorisation en Bourse et une bulle de crédit, qui pourrait se transmettre aux banques, aux fonds de pension et aux institutions financières qui ont tout financé. Pour l’instant, bien que tout montre que ce modèle économique est intenable, c’est la fuite en avant : tout le monde continue d’investir toujours plus. L’intelligence est artificielle, mais si sa bulle éclate, les conséquences seront tout sauf artificielles. Explications en six clés.

1. Les acteurs d’une bulle à plusieurs milliers de milliards

Le secteur de l’intelligence artificielle repose sur trois types d’acteurs.

D’abord, les concepteurs de modèles, qu’on appelle les « labs » : OpenAI (ChatGPT), valorisé 850 milliards de dollars sur le marché privé, et Anthropic (Claude), valorisé 965 milliards, mais qui vise 2.000 milliards lors de son entrée en Bourse, prévue dans les prochains mois.

Ensuite, les fabricants de puces, emmenés par Nvidia, première entreprise au monde à avoir dépassé les 5.000 milliards de dollars en Bourse.

Enfin, les géants du cloud : Google (4.200 milliards), Microsoft (3.650 milliards), Amazon (2.800 milliards), Meta (1.450 milliards) et Oracle (400 milliards).

Ça saute aux yeux : ce sont des montants vertigineux. D’ailleurs, les valeurs technologiques liées à l’IA – dont ces huit entreprises américaines forment le noyau – représentent aujourd’hui près de 45 % de la capitalisation totale du S&P 500, l’indice qui regroupe les plus grandes entreprises américaines, contre 27 % seulement au pic de la bulle internet en 2000. Cela montre à quel point ces quelques acteurs, étroitement imbriqués les uns dans les autres, sont capables de déstabiliser les marchés financiers si l’un d’entre eux venait à capoter.

2. Puces, data centers, labs : comment la machine tourne

Le mécanisme est le suivant. Les puces, fabriquées en très grande majorité par Nvidia, sont les composants électroniques qui exécutent les calculs nécessaires au fonctionnement de l’intelligence artificielle. Les géants du cloud, eux, construisent d’immenses hangars, les fameux data centers, qui regroupent des dizaines de milliers de serveurs truffés de ces puces, avec toute l’électricité et le refroidissement nécessaires pour les faire tourner.

Les labs, eux, comme OpenAI ou Anthropic, louent la puissance de calcul de ces data centers aux géants du cloud. Un peu comme nous payons un abonnement pour stocker nos photos sur le cloud, sauf qu’ici, il s’agit non pas de stockage mais de puissance de calcul, et qu’un seul contrat de location entre un lab et un géant du cloud peut se chiffrer en dizaines de milliards de dollars par an. Cette puissance leur sert à « entraîner » leurs modèles, c’est-à-dire leur faire ingurgiter des quantités massives de données pour qu’ils apprennent à répondre, puis à les faire fonctionner au quotidien, chaque fois qu’un utilisateur leur pose une question.

3. Des investissements pharaoniques financés à crédit

Construire l’infrastructure de l’intelligence artificielle (acheter les puces, construire les data centers, muscler les réseaux électriques) coûte une fortune, et ce sont essentiellement les géants du cloud qui s’en chargent. En 2025 seul, ils y ont englouti 443 milliards de dollars, après 256 milliards en 2024. Et ce n’est que le début : leurs dépenses prévues pour 2026 franchissent déjà les 600 milliards, et Goldman Sachs estime leurs investissements cumulés entre 2025 et 2030 à 5 000 milliards de dollars. Jamais, dans toute l’histoire du capitalisme, un tel montant n’aura été englouti aussi vite dans une seule technologie.

Si Google, Microsoft, Amazon et Meta valent des milliers de milliards en Bourse et font beaucoup de profits (elles ont dégagé près de 371 milliards de dollars de profits en 2025), ces profits sont cependant très insuffisants pour financer ces investissements dans l’IA. Pour combler l’écart, elles n’ont qu’une solution : s’endetter, massivement, auprès des fonds de crédit privé (non bancaires) qui eux-mêmes empruntent auprès des fonds de pensions, assurances et banques commerciales.

Et c’est ici que les problèmes commencent. Car pour pouvoir rembourser ces dettes, il faut absolument qu’à un moment donné, ces investissements rapportent. Or c’est très loin d’être le cas.

4. Vers un krach boursier ?

Les deux stars du secteur perdent de l’argent à un rythme vertigineux. En 2025, OpenAI a réalisé 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires… pour 21 milliards de pertes. Anthropic fait pire : 4,6 milliards de revenus, mais 42 milliards de pertes, plus du double qu’OpenAI.

Comment des entreprises qui perdent autant peuvent-elles valoir des centaines de milliards ? Grâce à une croyance : un jour, bientôt, l’IA sera rentable. Pour l’instant, les investisseurs continuent d’y croire et d’investir, et la valorisation des labs ne cesse de grimper. Et plus leur valorisation grimpe, plus les capitalistes investissent ; et plus ils investissent, plus la valorisation grimpe. Une bulle par excellence.

Si les labs cessent d’inspirer confiance, leur valorisation peut s’effondrer d’un coup. La dynamique s’inverserait alors brutalement : sans argent frais, ils ne pourraient plus louer la puissance de calcul des géants du cloud, dont la valorisation, à son tour, plongerait.

La question à mille milliards est donc : ces labs deviendront-ils un jour rentables ? Rien n’est moins sûr, pour trois raisons :

  1. Bien que la promotion de l’intelligence artificielle soit très forte et son usage très répandu, les abonnements payants, eux, restent très faibles : OpenAI a confirmé, en février 2026, 50 millions d’abonnés payants pour 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT, soitun taux de conversion d’environ 5,6 % seulement.
  2. Les modèles chinois, comme DeepSeek, jusqu’à cent fois moins chers, ont déclenché une guerre des prix qui comprime les marges des labs américains.
  3. Les gains de productivité, censés tout rentabiliser, se font attendre. Goldman Sachs ne les voit pas avant le début des années 2030…

5. Vers un krach de crédit et financier mortel ?

La chute de la valorisation en Bourse des labs ne serait en réalité que le début d’autres soucis, plus graves encore. Les géants du cloud auraient alors un problème bien plus grave : celui de rembourser les dettes colossales qu’ils ont contractées pour construire leurs data centers.

Or pour les rembourser, ils comptent sur une seule chose : les commandes futures des labs, qui se sont engagés à louer leur puissance de calcul pendant des années. On parle d’engagements à hauteur de 412 milliards en 2027, puis 440 milliards en 2028. Au total, ce sont 2.100 milliards de dollars de commandes promises d’ici 2029. Promises, pas encore encaissées.

Et si les labs n’honorent pas ces engagements, les géants du cloud ne peuvent plus rembourser. Et c’est alors qu’ils ont un sérieux problème, et avec eux, tous ceux qui leur ont prêté massivement : banques, assureurs, fonds de pension. Le krach boursier se transformerait en krach de crédit, et les défauts se propageraient en cascade dans tout le système financier.

Les dégâts seraient colossaux. Selon Gita Gopinath, ancienne cheffe économiste du FMI, un krach boursier de l’IA pourrait effacer 20.000 milliards de dollars de patrimoine aux États-Unis, et 15.000 milliards ailleurs dans le monde.

Cela provoquerait à son tour des faillites bancaires, menaçant l’épargne et les retraites par capitalisation de millions de citoyens. Et pour couronner le tout : récession mondiale, chômage en hausse, dette publique en explosion, rien que ça. Ajoutons que l’Europe ne serait pas épargnée, notamment parce que les banques et les fonds de pension européens ont, eux aussi, massivement investi dans cette bulle outre-Atlantique.

Pour l’instant, ça tient, en partie parce que la finance a ressorti les recettes d’avant la crise de 2008, notamment la titrisation – qui éparpille le risque (sans le faire disparaitre) – et les montages hors bilan – qui cachent une partie des dettes. Mais cela ne fait que retarder le problème, qui pourrait être d’autant plus grave quand il éclatera.

Reste une deuxième question à mille milliards : qui épongera la facture si la demande en calcul ralentit avant que ces milliards de dette ne soient remboursés ?

6. Au-delà de la bulle, des questions essentielles

En quelques années, l’intelligence artificielle est passée du gadget curieux à un outil du quotidien. Du moins dans les pays riches. Car n’oublions pas que près de 2,6 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à Internet et que plus de 700 millions souffrent encore de la faim.

Pour ses promoteurs, géants de la tech et défenseurs du capitalisme en tête, elle serait la grande révolution du XXIe siècle, comme le furent le chemin de fer au XIXe siècle, l’électricité au tournant du XXe ou Internet dans les années 1990. À les entendre, elle va permettre des gains de productivité inédits, une croissance dopée pour des décennies, des découvertes scientifiques et médicales accélérées, et libérer l’humanité de nombreuses tâches pénibles.

Ces promesses se réaliseront-elles ? On peut légitimement en douter – et pas seulement parce que, comme on l’a vu, tout cela repose sur une bulle spéculative prête à éclater. L’histoire du capitalisme est pleine de ces innovations censées libérer l’humanité, et qui ont surtout servi le profit. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) devaient éradiquer la faim dans le monde ; ils ont surtout enrichi quelques multinationales de l’agrochimie et détruit la santé. Internet allait démocratiser le savoir ; il a aussi engendré une surveillance de masse, une concentration de richesses inédite et une désinformation massive, qui nourrit allègrement le retour de l’extrême droite partout dans le monde. Rappelons une évidence : sous le capitalisme, l’innovation n’est jamais pensée d’abord pour émanciper, mais bien pour rapporter.

À côté de ces promesses douteuses, les craintes liées à l’IA, elles, sont bien réelles et déjà à l’œuvre : destruction massive d’emplois, surveillance généralisée, désinformation, impacts psychologiques et sur la santé mentale, pouvoir démesuré concentré entre quelques mains. Et depuis peu, une inquiétude plus vertigineuse encore circule, portée par les patrons du secteur eux-mêmes : l’IA pourrait un jour échapper à tout contrôle et menacer l’existence même de l’humanité. Un risque à prendre au sérieux mais aussi, il faut le dire, un argument commercial en soi : rien ne vend mieux un produit que le présenter comme une force capable de déterminer le sort du monde. Cette peur est par ailleurs alimentée par la concurrence chinoise évoquée plus haut : face à des modèles ouverts et quasi gratuits, les géants américains ont tout intérêt à agiter le risque existentiel pour justifier une régulation visant à protéger leurs intérêts.

Publié le 12 octobre 2026.

Sources par ordre chronologique :

Michael Roberts, « AI: just one big trade », Michael Roberts Blog, 6 juin 2026, https://thenextrecession.wordpress.com/2026/06/06/ai-just-one-big-trade/.

Frédéric Lordon, « IA krach ? », La pompe à phynance – Les blogs du Monde diplomatique, 1er juillet 2026, https://blog.mondediplo.net/ia-krach.

Michael Roberts, « AI and the profits boom », Michael Roberts Blog, 1er septembre 2026, https://thenextrecession.wordpress.com/2026/09/01/ai-and-the-profits-boom/.

Frédéric Lordon, « IA, le mur », La pompe à phynance – Les blogs du Monde diplomatique, 4 septembre 2026, https://blog.mondediplo.net/ia-le-mur.

Michael Roberts, « AI: the biggest economic bet in US history », Michael Roberts Blog, 26 septembre 2026, https://thenextrecession.wordpress.com/2026/09/26/ai-the-biggest-economic-bet-in-us-history/.


[1] Dans un précédent article, nous avions tiré la sonnette d’alarme sur le private credit, une bulle de 2.000 milliards de dollars qui est en train de dérailler et risque de mettre à nouveau le système bancaire mondial au bord du précipice. Mais nous le disions déjà : le private credit n’est pas la seule bulle financière qui gonfle et menace d’exploser.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) | Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x