Le football occupe une place particulière dans l’imaginaire collectif belge par sa capacité à rassembler. Il est simultanément un des sports les plus accessibles aux jeunes issus de l’immigration, l’un des principaux lieux de rencontre entre groupes sociaux et l’un des symboles les plus visibles de la diversité du pays. Mais cette image rassembleuse ne doit pas masquer une réalité plus complexe : le football est le théâtre de nombre discriminations, où certains stéréotypes continuent d’orienter les trajectoires sportives et où les positions de pouvoir demeurent inégalement réparties.
66e minute de jeu. Au Lumen Field de Seattle, la Belgique est menée par l’Égypte de Mohamed Salah pour son entrée dans la Coupe du monde 2026. Rudy Garcia, fraîchement nommé à la tête des Diables rouges, fait un pari : il lance Romelu Lukaku, pourtant diminué physiquement et peu mobilisé ces derniers mois. Quelques secondes plus tard, l’attaquant plonge sur un centre venu de la droite et provoque l’égalisation salvatrice. Goal pour la Belgique !
Dans le stade américain, les 66.000 spectateurs exultent. À plus de huit mille kilomètres de là, la scène se répète dans les fan-zones et cafés du Royaume. Les bras se lèvent, les bières, jetées en l’air, arrosent des milliers de mines fières d’appartenir à la même nation. Durant quelques secondes, une même émotion traverse le pays, loin des clivages quotidiens et avancées autoritaires, menaçant en première ligne les minorités. Les appartenances sociales, culturelles, linguistiques ou religieuses sont reléguées au second plan derrière un même maillot rouge.
Le 15 juin 2026 marque ainsi l’entrée des Diables rouges dans la compétition de tous les espoirs. Six jours plus tard, rebelote, cette fois face à l’Iran. Le match se solde par un nul décevant. La presse s’emballe, les Belges s’inquiètent. Mais n’est soucieux que celui qui aime, n’est-ce pas ?
Ce pouvoir fédérateur du football contraste avec certaines évolutions politiques observables en Belgique et en Europe. Alors que les Diables rouges continuent d’incarner une Belgique multiculturelle célébrée par une large partie de la population, les débats publics se durcissent autour des questions migratoires. Le projet de loi sur les visites domiciliaires, le « Règlement retour » européen voté à Bruxelles…
Le football offre une image paradoxale : celle d’une société capable de célébrer sa diversité tout en demeurant traversée par des tensions identitaires profondes.
Symbole d’une Belgique multiculturelle
Les Diables rouges constituent l’une des plus grandes forces fédératrices en Belgique. « L’image de Romelu Lukaku serrant la main de Kevin De Bruyne est devenue un symbole d’’une Belgique multiculturelle possible », observe le sociologue du sport Jeroen Scheerder (KU Leuven).
Dans leur article The Colours of Belgium, les sociologues Marco Martiniello et Gérard Boucher montrent comment les performances de la sélection belge lors de la Coupe du monde 2014 et de l’Euro 2016 ont contribué à faire des Diables rouges un symbole positif du multiculturalisme belge.
La « génération dorée » des Diables, qui a fait rêver le monde entier en se hissant notamment à la 3ème place du mondial 2018, constitue à cet égard un cas d’école : à titre d’exemple, Vincent Kompany et Romelu Lukaku, les deux tauliers, sont issus de familles originaires de la République démocratique du Congo. Michy Batshuayi, quant à lui, est né congolais avant de demander la nationalité belge à ses 18 ans. Marouane Fellaini et Nacer Chadli, tous deux à l’origine des buts les plus salvateurs de l’histoire récente des Diables, sont belgo-marocains. Axel Witsel est d’origine martiniquaise. Yannick Carrasco est issu d’une famille espagnole.
L’équipe nationale apparaît souvent comme une représentation de la Belgique que la politique peine parfois à produire : un collectif où Flamands, Wallons, Bruxellois, enfants de l’immigration africaine, maghrébine ou européenne portent ensemble les mêmes couleurs.
Le football belge : un sport exceptionnellement diversifié
Lorsqu’on compare le football aux autres disciplines sportives, la diversité qu’il recouvre frappe. Sur ce point, Jeroen Scheerder remarque : « Le football est, là encore, assez exceptionnel. À l’exception de quelques sports comme le basket-ball, l’athlétisme ou les arts martiaux, peu d’activités attirent autant de personnes issues de l’immigration. A contrario, des sports tels que le volley-ball, le tennis, le triathlon, ou le cyclisme, très populaires chez nous, semblent être ‘‘des activités de blancs’’. »
Là où de nombreuses disciplines restent marquées par des barrières économiques, culturelles ou sociales, le football conserve une accessibilité remarquable : « un ballon, quelques amis et un espace libre suffisent souvent à organiser une partie », commente notre expert.
Cette simplicité explique pourquoi le football constitue aujourd’hui l’un des principaux espaces de rencontre entre jeunes d’origines sociales et culturelles différentes. Avec près de 535.000 affiliés auprès de l’Union royale belge des Sociétés de Football – Association (RBFA) en 2025, le football est de loin le sport le plus pratiqué en Belgique. Mais comme le nuance l’expert de la KU Leuven, cette diversité exceptionnelle du ballon rond ne doit pas être confondue avec une inclusion automatique.
Si le football constitue probablement le sport le plus ouvert du pays, il n’est pas pour autant exempt de discriminations, de racisme, ni d’inégalités dans l’accès aux responsabilités.
Des laboratoires du vivre-ensemble
S’il est un sport qui peut se pratiquer presque partout, c’est bien le football. « Les city stades, agoras sportives, terrains multisports ou pannas installés dans l’espace public jouent un rôle majeur dans des villes comme Bruxelles, Anvers, Liège ou Charleroi », affirme le professeur Scheerder.
La plupart de ces infrastructures présentent un avantage évident : elles sont gratuites, ouvertes et faciles d’accès. Surtout les agoras sportives permettent à des jeunes qui ne fréquentent pas nécessairement un club de se rencontrer autour d’une activité commune.
Cette accessibilité favorise une grande diversité des publics, mais elle produit également certaines limites. En effet, parce que les règles y sont souvent informelles et les parties spontanément lancées, ces espaces peuvent être accaparés, comme l’observe le professeur Scheerder, par certains groupes. « Par exemple, peu de femmes se sentent à l’aise de rejoindre une partie de football dans ce genre de contexte », ajoute-t-il. Les rapports de domination qui traversent la société s’y reproduisent parfois mécaniquement.
Les city stades, offrant la forme la plus spontanée et populaire du football, illustrent ainsi parfaitement l’ambivalence du football : ils favorisent la rencontre tout en reproduisant parfois certaines inégalités.
Quand la diversité n’empêche pas les discriminations
Le football est souvent présenté comme un langage universel capable de dépasser les différences. Pourtant, certaines données recueillies disponibles invitent à nuancer cette vision.
Une enquête menée par la KU Leuven pour l’Union belge de football révèle que 37 % des jeunes joueurs âgés de 10 à 20 ans déclarent avoir subi une forme de discrimination au cours des deux années précédentes. Les motifs de ces discriminations les plus fréquemment évoqués sont : l’apparence physique (49 %) ; la couleur de peau (31 %) ; l’origine ethnique (18 %) ; la langue maternelle (14 %) ; la religion (13 %). Notons que le phénomène touche davantage les filles que les garçons.
Plus frappant encore, 20,2 % des jeunes interrogés reconnaissent avoir eux-mêmes discriminé un autre joueur. Ce chiffre déplace le regard : il ne s’agit plus seulement d’étudier les victimes, mais aussi les mécanismes ordinaires par lesquels les discriminations sont (re)produites au sein même du football.
De surcroît, les résultats de l’étude montrent que ces réalités varient également selon les régions. À Bruxelles, la couleur de peau constitue le premier motif de discrimination cité par les jeunes joueurs, devant l’apparence physique. L’origine culturelle y est également davantage mentionnée qu’en Wallonie ou en Flandre. Ces différences rappellent que les discriminations prennent des formes variables selon le contexte démographique et la diversité des territoires.
Chacun à son poste : la discrimination invisible
Les discriminations ne se manifestent pas uniquement par des insultes ou des comportements explicitement racistes. Celles-ci peuvent également prendre des formes plus discrètes.
À ce titre, les sociologues du sport parlent de « centrality thesis ». Selon cette théorie, les postes centraux du jeu – gardien, défenseur central, capitaine – sont généralement associés à l’intelligence tactique, à la responsabilité, au leadership et à l’autorité. À l’inverse, les postes offensifs sont plus fréquemment associés à la vitesse, à la puissance physique ou aux qualités techniques.
Les données recueillies par la KU Leuven illustrent concrètement ce phénomène. « Chez les jeunes joueurs belges, ceux d’origine africaine sont 3,7 fois moins susceptibles d’occuper le poste de gardien de but que leurs homologues d’origine européenne. À l’inverse, ils sont 18,1 % plus susceptibles d’évoluer en attaque. En pratique, 46 % d’entre eux jouent comme attaquants, contre 27,9 % des joueurs ayant un background européen », renseigne Jeroen Scheerder, rappelant que ces stéréotypes ne reposent pas nécessairement sur une intention discriminatoire consciente, mais fonctionnent souvent comme des biais implicites influençant les décisions des entraîneurs, des dirigeants ou des éducateurs.
Ces discriminations en creux ne disparaissent pas au niveau professionnel. Sur base de l’étude de la KU Leuven, les joueurs d’origine africaine sont 5,4 fois moins susceptibles d’être gardiens, mais 26,8 % plus susceptibles d’occuper un poste d’attaquant. L’étude révèle également qu’ils débutent plus souvent les rencontres sur le banc, sont remplacés plus fréquemment, disputent moins de minutes de jeu et reçoivent légèrement davantage de cartons rouges.
Hors du terrain, ces mécanismes se constatent également. Alors que les effectifs sont très diversifiés, les postes d’entraîneurs, de dirigeants ou de responsables sportifs restent souvent beaucoup plus homogènes.
Intégration ne signifie pas inclusion
Les terrains de football en Belgique attirent des individus issus d’origines sociales, culturelles et migratoires extrêmement diverses. Dans de nombreux quartiers, le football constitue même l’un des rares espaces où cette mixité est visible au quotidien. Néanmoins, la présence de publics diversifiés sur un terrain ne produit pas automatiquement de la mixité. Pour Jeroen Scheerder, il ne suffit plus que des groupes différents pratiquent le même sport : encore faut-il qu’ils se rencontrent réellement.
À ce titre, les sociologues, comme le rappelle le professeur de la KU Leuven, distinguent deux formes de lien social. La première, le bonding, renforce les liens au sein d’un même groupe. Dans cette conception, on joue ensemble parce que l’on partage déjà une origine sociale, un quartier, une culture ou une trajectoire similaire. La seconde, le bridging, consiste quant à elle à créer des passerelles entre des groupes qui, sans le football, auraient peu d’occasions d’interagir. « Le véritable défi réside dans le passage du bonding – les liens créés entre personnes déjà proches socialement – au bridging, c’est-à-dire la construction de relations durables entre groupes différents, ce qui constitue une étape supplémentaire mais un processus très difficile à concrétiser ».
Du football pour créer des ponts
Face à ces constats, plusieurs initiatives cherchent à utiliser le football comme levier d’inclusion. À Kraainem, le projet « We welcome young refugees » accueille notamment de jeunes demandeurs d’asile et réfugiés au sein d’activités sportives locales. L’objectif n’est pas seulement de pratiquer un sport, mais aussi de favoriser les rencontres, l’apprentissage de la langue et la création de réseaux sociaux.
Ce type d’initiative rappelle que le football peut constituer un outil précieux d’inclusion sociale lorsqu’il s’inscrit dans un projet plus large d’accompagnement social. « Le football constitue davantage une exception, qu’une solution en tant que telle. Nous avons besoin d’autres partenaires au sein de la société, ainsi que d’autres domaines, par exemple l’éducation, la protection sociale et le bien-être », rappelle Jeroen Scheerder qui invite à ne pas surestimer son pouvoir.
Dribbler les fractures
Dans L’Éloge de l’esquive, Olivier Guez rappelle que le football brésilien a développé ses feintes de corps et dribbles sophistiqués dans un contexte de domination coloniale et raciale. Les dribbles, les feintes et l’art de l’évitement auraient constitué une manière de contourner le contact physique entre joueurs noirs et blancs. Pelé, Ronaldinho, ou encore Neymar ont transformé cette nécessité en art. Dribbler pour éviter la violence de l’Autre.
Le football possède peut-être cette particularité : il permet parfois d’esquiver les fractures sans pour autant les faire disparaître. Si les Diables rouges donnent à voir une Belgique diverse, plurielle et réconciliée, il reste à voir ce qu’il advient lorsque le coup de sifflet final retentit. Car ceux qui rêvent d’une société où certaines populations seraient systématiquement hors-jeu n’ont jamais vraiment quitté le terrain.
Publié le 29 juin 2026.


