Voitures de société (2/4) | Un jackpot pour les entreprises et leurs cadres

Voitures de société (2/4) | Un jackpot pour les entreprises et leurs cadres

Si les voitures de société n’ont jamais été aussi nombreuses, la raison est simple : ce système est extrêmement avantageux, à la fois pour le salarié qui en bénéficie et pour l’entreprise qui le propose. Pour bien comprendre pourquoi, il faut regarder comment il fonctionne concrètement. Certes, les modes de calcul de ces avantages fiscaux sont parfois assez complexes, car dépendant de plusieurs facteurs. Il est néanmoins possible, à travers des exemples concrets, d’estimer ce que ce mécanisme peut rapporter, tant au travailleur qu’à son employeur.

Partie 1 – Voitures de société : un système qui n’en finit pas de grossir et de « verdir »

  1. Un doublement en 20 ans et une progression de 12 % ces cinq dernières années
  2. La ruée vers l’électrique : une petite modification législative a suffi
  3. Deux remarques importantes sur cette déductibilité fiscale

Partie 2 – Voitures de société : un jackpot pour les entreprises et leurs cadres

  1. Pour le salarié : une valeur d’environ 700 euros par mois
  2. Pour l’entreprise : jusqu’à 1.400 euros d’économies par mois par rapport à un salaire équivalent

Partie 3 – Voitures de société : l’État, la Sécu, l’économie et l’environnement paient l’addition

  1. Pour l’État et la Sécurité sociale : 5 milliards envolés chaque année
  2. Pour l’économie : des bouchons à 5 milliards d’euros par an
  3. Pour l’environnement : le vernis vert d’un système toujours aussi polluant

Partie 4 – Voitures de société : ce système doit changer, mais le peut-il vraiment ?

  1. Des pistes existent
  2. Pourquoi rien ne bouge ?

1. Pour le salarié : une valeur d’environ 700 euros par mois

Prenons un particulier qui achète une nouvelle voiture essence à 35.00 euros. En tenant compte de tous les éléments (dépréciation réelle du véhicule, intérêts du crédit, assurance, entretien, taxe annuelle de circulation, carburant), on peut estimer que cette voiture lui coûtera environ 850 euros par mois[1]. Pour une voiture électrique de même valeur, l’estimation du coût d’usage est un peu moins élevée : environ 750 euros par mois[2].

Prenons maintenant ce même particulier, qui trouve un nouveau job salarié de cadre. Dans son contrat, en plus de sa rémunération directe (disons 5.000 euros brut pour un net de 3.000), il se voit offrir cette même voiture comme voiture de société. Peut-on conclure qu’il reçoit un supplément de salaire de 850 euros par mois (ou 750 euros pour une électrique) ?

Pas tout à fait, car contrairement à ce que l’on pense souvent, le travailleur doit bel et bien payer un impôt sur cette rémunération alternative. En effet, les voitures de société constituent un « avantage de toute nature » (ATN), et cet ATN vient s’ajouter au revenu imposable du travailleur, sur lequel il paie donc un impôt.

Comment calcule-t-on cet avantage en nature ? La formule officielle est assez complexe[3], mais le principe clé est simple : l’ATN est calculé sur base de la valeur catalogue du véhicule, à laquelle on applique un taux, qui varie en fonction des émissions de CO₂ du véhicule. Ce taux varie entre 4 % pour les voitures électriques et 18 % pour les véhicules très polluants.

Reprenons notre voiture à 35.000 euros et voyons son impact sur la fiche d’impôt du travailleur.

En version essence, avec des émissions moyennes de 120 grammes de CO₂ par kilomètre, l’ATN annuel s’élève à environ 3.120 euros[4]. Taxé au taux marginal d’un profil cadre (environ 47 %), cela représente environ 1.470 euros d’impôt par an, soit 120 à 130 euros par mois. Autrement dit, le travailleur paie environ 125 euros par mois pour une voiture de société essence qui lui coûterait 850 euros s’il l’achetait lui-même, ce qui lui fait, au bout du compte, gagner l’équivalent d’environ 725 euros nets supplémentaires par mois.

En version électrique, le taux plancher de 4 % donnerait un ATN de seulement 1.200 euros par an. Mais c’est alors le minimum légal qui s’applique, fixé à 1.650 euros pour les revenus 2025. Taxé au même taux marginal, cela donne environ 776 euros d’impôt par an, soit 65 euros par mois. Le travailleur paie donc à peine 65 euros par mois pour une voiture électrique qui lui coûterait 750 euros mensuels s’il l’achetait lui-même, soit un gain net d’environ 685 euros par mois.

Dans les deux cas, cet impôt reste très inférieur à ce que coûterait l’achat d’une voiture personnelle équivalente. Pour bien se rendre compte de l’ampleur de l’avantage : un travailleur qui touche 2.000 euros nets par mois, complétés d’une voiture de société essence, s’en sort mieux qu’un collègue qui gagnerait 2.500 euros nets par mois, sans aucune voiture de société.

2.     Pour l’entreprise : jusqu’à 1.400 euros d’économie par mois par rapport à un salaire équivalent

Pour l’employeur, la voiture de société est un instrument de rémunération redoutablement efficace : elle permet d’offrir un complément à un coût très inférieur à une augmentation de salaire équivalente.

Reprenons notre exemple de la voiture électrique : elle procure dans notre exemple au travailleur un gain net de 685 € euros par mois. Si l’employeur voulait offrir ce même gain via une augmentation de salaire à un cadre imposé au taux marginal maximum, en tenant compte des cotisations sociales, personnelles et patronales, et du précompte professionnel, il devrait débourser environ 2.000 euros par mois.

En offrant à la place une voiture électrique, il prend en charge le coût réel du véhicule, soit environ 750 euros par mois, auquel s’ajoute la cotisation de solidarité versée à l’ONSS, au minimum légal pour une électrique, soit environ 32 euros par mois. Ce coût brut de 782 euros – entièrement déductible à l’impôt des sociétés pour les électriques – revient, une fois la déductibilité fiscale appliquée, à environ 585 euros par mois.

Pour une voiture essence, procurant un gain net au salarié d’environ 725 euros par mois, une augmentation de salaire équivalente coûterait environ 2.075 euros à l’employeur. La voiture, elle, coûte 850 euros par mois, plus 40 euros de cotisation de solidarité, un peu plus élevée que pour l’électrique. Mais contrairement à l’électrique, cette voiture essence n’est aujourd’hui déductible qu’à hauteur d’environ 63 %, ce qui limite l’économie d’impôt qu’elle procure. Une fois cette déduction partielle appliquée, son coût net réel s’élève à environ 750 euros par mois, ce qui reste largement avantageux par rapport à une augmentation salariale.

Dans les deux cas, le calcul est vite fait : pour un avantage strictement identique, la voiture de société coûte à l’employeur entre deux et trois fois et demie moins cher qu’une augmentation de salaire[5]. C’est ce cadeau fiscal aux entreprises, et pas un quelconque enthousiasme des employeurs pour l’automobile, qui explique l’énorme succès du système des voitures de société en Belgique.

Ce différentiel ne doit toutefois pas nous faire tomber dans le piège tendu par les néolibéraux, qui voudraient nous faire croire que les charges sur le travail seraient beaucoup trop élevées. Il montre au contraire que ce système permet, pour une minorité de travailleurs, de contourner massivement les cotisations et l’impôt. Or, il faut toujours le répéter : ce sont précisément ces cotisations et cet impôt qui financent les pensions, les soins de santé, l’éducation et les aides sociales de tous.

Le modèle social belge en général, et la Sécurité sociale en particulier, est le fruit de plus d’un siècle de luttes sociales et syndicales, qui permet à toutes et tous de ne plus dépendre de la charité ou de son épargne personnelle pour vivre dignement. Il reste l’une des plus grandes conquêtes de l’humanité, qu’il nous revient de préserver et renforcer. Chaque euro détourné de ce financement collectif affaiblit ce modèle, et c’est précisément ce que fait la voiture de société.

Car, nous le verrons demain, c’est bien l’État, et donc la collectivité tout entière, qui perd des milliards dans cette affaire.

Publié le 18 septembre 2026.


[1] Sur base d’une voiture à 35.000 €, financée à crédit sur 5 ans, sans apport, avec revente après 5 ans : dépréciation réelle du véhicule (environ 50 % de perte de valeur sur 5 ans, soit ~290 €/mois) + intérêts du crédit (~100 €/mois) + assurance (110-150 €/mois) + entretien, pneus, révisions (50-70 €/mois) + taxe de circulation (25-35 €/mois) + carburant (~200-250 €/mois). Total : environ 800 à 900 €/mois.

[2] Sur base d’une électrique de même valeur (35.000 €), financée à crédit sur 5 ans, avec revente après 5 ans : dépréciation réelle du véhicule (un peu plus rapide, marché de l’occasion électrique encore instable et baisses de prix du neuf, soit environ 55 % de perte de valeur sur 5 ans, ~320 €/mois) + intérêts du crédit (~100 €/mois) + assurance (100-140 €/mois) + entretien, pneus, révisions, nettement moins cher que pour une thermique (30-50 €/mois) + taxe de circulation, réduite voire nulle selon la Région (0-15 €/mois) + électricité, beaucoup moins chère que l’essence au kilomètre (~80-120 €/mois). Total : environ 700 à 750 €/mois.

[3] Pour le détail complet de la formule officielle, voir le simulateur ATN de SD Worx : https://www.sdworx.be/fr-be/outils-de-simulation/calcul-voitures-de-societe-atn.

[4] Obtenus en appliquant à la valeur catalogue (35.000 €, réduite d’un septième) un taux de 10,4 %, lui-même dérivé de l’écart entre les émissions du véhicule et la référence légale.

[5] L’écart serait moindre pour un salaire plus modeste, taxé à un taux marginal inférieur, mais le différentiel resterait très important.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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