Un mercredi matin de la fin juin. Devant une école secondaire de l’enseignement qualifiant, quelques personnes tiennent le piquet de grève. Un thermos circule, quelques biscuits. Pas de foule compacte, pas de grand discours. Une poignée d’enseignants, des échanges, des visages fatigués. « Bonjour. » Nous avons rendez-vous avec la direction.
Quelques marches pour entrer dans un vieux bâtiment scolaire, des couloirs fatigués qu’on a tenté d’égayer avec quelques touches de vives couleurs, l’école a cette familiarité étrange des lieux imprégnés que tout élève a arpenté dans son adolescence. Une porte. Derrière, la direction nous reçoit.
Elle ne peut pas faire grève. Fonction oblige, lorsque les enseignants sont dehors, il faut que quelqu’un continue à faire tourner l’école. Mais cela ne signifie pas qu’elle regarde le mouvement de loin. Elle le soutient à sa manière, dans les gestes du quotidien : s’assurer que celles et ceux qui tiennent le piquet aient du café, quelques pommes, de quoi tenir la matinée. Et puis, de l’autre côté des murs, continuer à répondre aux parents, expliquer ce qui se passe, rassurer ceux que la grève inquiète. C’est une position d’équilibriste, entre le devoir de faire fonctionner l’établissement et la solidarité avec une équipe dont elle partage largement les inquiétudes. La place n’est pas la même, les moyens d’action non plus, mais les constats se rejoignent.
Nous sommes venus parler de la réforme portée par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny et des grèves qui secouent l’enseignement francophone depuis plusieurs semaines. Très vite, pourtant, la conversation déborde la seule réforme. Parce qu’ici, comme ailleurs, celle-ci ne tombe pas sur un terrain vierge. Elle arrive dans une école déjà travaillée par les pénuries, les procédures administratives, les bâtiments qui vieillissent (mal), les transformations du qualifiant et la fatigue des équipes. Pour saisir la colère du monde scolaire, il faut voir combien les mesures annoncées ne constituent pas un problème isolé, mais viennent s’ajouter au reste.
Deux heures de plus, et un jeu de dominos
Premier sujet : l’augmentation du temps de présence devant les élèves pour les enseignants du secondaire supérieur. Pour la direction, les conséquences ne font guère de doute : « il y aura des pertes d’enseignants, forcément. » Une partie s’explique déjà par la baisse de la population scolaire. Mais l’ajout de deux heures aux prestations des enseignants introduit une mécanique supplémentaire. Si chaque professeur assure davantage d’heures, il faut mathématiquement moins de personnes pour couvrir le même volume de cours.
Et dans l’enseignement, une heure n’est jamais simplement une heure. Les attributions sont organisées selon des règles de priorité, d’ancienneté et de nomination. Lorsqu’un enseignant récupère des heures, celles-ci ne sont plus disponibles pour un autre. La mesure descend alors le long de la chaîne, et voilà un jeu de dominos dont les derniers, les perdants, sont souvent les plus jeunes.
Les pouvoirs organisateurs peuvent annoncer leur volonté de garantir l’emploi autant qu’ils le souhaitent, garantir un emploi ne signifie pas nécessairement garantir le même emploi, au même endroit, avec les mêmes conditions de travail.
Dans le qualifiant, la question prend une dimension très concrète. Certains enseignants du technique et du professionnel donnent des cours spécialisés dans un nombre limité d’heures par classe. Même chose pour les professeurs du cours de philosophie et citoyenneté (CPC). Compléter un horaire peut déjà demander de jongler entre plusieurs implantations. Demain, certains pourraient devoir travailler dans quatre, cinq ou six écoles au cours d’une même semaine. Avec des déplacements conséquents à la clé.
Sur le papier, les heures sont là. Dans la vie réelle, il faut passer d’une implantation à l’autre, adapter ses préparations à plusieurs équipes et plusieurs fonctionnements, connaître différents élèves, assister à des réunions dans plusieurs établissements. À la fragmentation du temps de travail s’ajoute celle des collectifs professionnels. Sans compter les kilomètres, le temps passé sur la route et la difficulté, parfois très matérielle, à faire coïncider les horaires. La charge de travail supplémentaire annoncée avec la réforme ne se mesure donc pas uniquement en heures de cours.
Réaffecter, mais qui et où ?
Une autre inquiétude se glisse dans l’équation : le retour vers l’enseignement de promotion sociale d’enseignants jusque-là occupés dans des dispositifs conventionnés, notamment avec l’IPEFA (Institut provincial d’Enseignement supérieur et de Formation pour Adultes) ou le Forem, dont certaines conventions sont supprimées. Ces enseignants doivent eux aussi retrouver des heures. Or, ils disposent parfois d’une ancienneté et de droits prioritaires par rapport à de jeunes enseignants encore temporaires ou non nommés. La promesse de réaffecter les uns peut donc fragiliser les autres. Dans un système déjà complexe, chaque décision produit ses effets plusieurs cases plus loin. Et derrière les cases, il y a des personnes qui ignorent encore dans quelle école, avec quel horaire et parfois avec combien d’employeurs elles travailleront demain.
Mais dans le bureau de la direction, une autre question revient : pourquoi commencer par là ? Car pendant que l’on réorganise les prestations des enseignants, des problèmes beaucoup plus anciens attendent toujours leur solution.
« Nos bâtiments sont en ruine »
Le regard se tourne vers les murs. « Les infrastructures, c’est urgent. Nos bâtiments sont en ruine. » Dans certaines écoles, la vétusté n’est plus un désagrément périphérique. Elle fait partie du quotidien scolaire. Chauffage, isolation, locaux, ateliers, équipements : enseigner correctement suppose aussi de disposer d’un lieu qui le permette.
Et lorsqu’il faut acheter du matériel, une autre machine se met en route : l’administration. À la Fédération Wallonie-Bruxelles, explique la direction, une école qui souhaite obtenir certains équipements doit introduire un plan d’équipement et constituer un dossier. Celui-ci est examiné. S’il est accepté, vient ensuite la procédure d’achat et, selon les montants et les situations, le passage par les marchés publics. Entre l’expression du besoin et l’arrivée effective du matériel, deux années peuvent s’écouler. Deux ans, dans une école technique ou professionnelle, c’est long. Les machines évoluent. Les métiers changent. Les élèves entrent, apprennent et parfois quittent déjà l’établissement avant que l’équipement demandé lorsqu’ils sont arrivés ne soit livré. « Quand est-ce qu’on simplifie cela ? »
La question pourrait presque résumer une partie de la conversation. Car la réforme est vécue moins comme une transformation isolée que comme une couche supplémentaire posée sur un édifice déjà saturé.
Une école qui manque de bras
La liste continue. La cellule « école sans harcèlement » ? Pas assez de personnes. Les éducateurs ? Pas assez nombreux. Les enseignants ? On en manque déjà dans certaines fonctions. Et partout, la fatigue.
Dans l’enseignement technique et professionnel, la question des éducateurs est particulièrement sensible. Leur rôle dépasse largement la surveillance des couloirs. Ils connaissent les élèves, repèrent les décrochages, désamorcent des conflits, maintiennent le lien avec des jeunes pour lesquels l’école est parfois l’un des derniers lieux institutionnels auxquels ils restent accrochés. Or les moyens humains diminuent précisément là où ils sont essentiels, déplore la direction.
À cela s’ajoute l’arrivée progressive du tronc commun, dont les effets commencent déjà à se faire sentir sur les inscriptions dans le qualifiant. Le recul de l’entrée vers certaines filières techniques et professionnelles signifie moins d’élèves à court terme, donc potentiellement moins d’heures et de moyens. Donc moins de profs. Là encore, une décision prise à un endroit du système scolaire produit ses effets ailleurs. L’école ressemble de plus en plus à un immense jeu de mikado : déplacer une pièce fait trembler toutes les autres.
Du piquet au bureau
On frappe à la porte. Un enseignant qui participait au piquet nous rejoint. Il s’assied et le registre change. Alors que nous parlions de mécanismes, d’heures, de réaffectations et de procédures avec la direction, il incarne ce que ces mécanismes produisent lorsqu’ils traversent les personnes.
À la question de l’impact de la réforme, ce prof, expérimenté et passionné, lâche un mot du bout des lèvres : « désespoir ». Le désespoir face à l’avenir de son métier et à l’avenir de ses élèves. Il a parfois le sentiment de participer à « une lutte perdue d’avance ». Et pourtant, ne pas lutter lui paraît impossible. Et cette contradiction l’épuise.
Les interventions policières lors des manifestations, et notamment l’usage de gaz, l’ont profondément mis en colère. Mais derrière cette colère affleure une crainte : celle de voir le mouvement s’essouffler. Car faire grève coûte. Financièrement, bien sûr, mais aussi humainement. Il faut tenir dans la durée tout en continuant à travailler, alors que les équipes elles-mêmes sont en train d’être recomposées par les pertes d’heures et les incertitudes.
« Si tu veux vivre, casse-toi »
C’est peut-être la phrase la plus dure de la matinée. Lorsqu’on leur demande que dire aujourd’hui à un jeune qui entre dans l’enseignement, la réponse tombe comme un couperet : « Si tu veux vivre, casse-toi de l’enseignement dès que tu as une opportunité. » La phrase pourrait faire sourire si elle n’était pas prononcée par quelqu’un qui aime son métier. Car c’est là tout le paradoxe : nos interlocuteurs ne sont pas des professionnels désabusés qui attendent simplement de pouvoir partir. Ils parlent des élèves, de l’école, de ce qu’elle pourrait être. Ils continuent à s’investir. Ils sont là, un mercredi matin, en grève précisément parce qu’ils considèrent que ce qui se joue mérite encore d’être défendu.
Ils restent. Mais ils voient les plus jeunes regarder la porte. Les enseignants de 25 ou 30 ans savent qu’en cas de réduction des heures, ils seront souvent parmi les premiers fragilisés, les premiers dehors. Pourquoi, dès lors, investir toute son énergie dans un métier qui vous rappelle périodiquement que votre place demeure précaire ?
Pourtant, insistent nos interlocuteurs, le problème dépasse largement, « le confort des profs », il s’agit d’un « suicide sociétal », renvoyant à la carte blanche publiée par des milliers d’enseignants en juin dernier dans Le Soir. Le mot est violent. Il traduit surtout la sensation de voir une société économiser sur l’institution à laquelle elle demande simultanément de réparer une partie croissante de ses fractures : décrochage, harcèlement, difficultés sociales, santé mentale, orientation, apprentissage de la citoyenneté, formation professionnelle. On demande beaucoup à l’école. Et ceux qui la font fonctionner ont le sentiment qu’on lui donne de moins en moins.
Une fatigue qui devient politique
Au fil de la conversation, deux émotions reviennent : le malaise et l’énervement. La colère peut mobiliser. Le découragement, lui, immobilise. « Chaque année est pire que la précédente. » Ce qui use n’est peut-être même plus seulement la difficulté du métier. C’est l’absence de perspective positive. La sensation que chaque rentrée apporte sa réforme, son économie, son nouveau dispositif ou sa nouvelle procédure, sans que les problèmes accumulés soient réellement traités, sans que les élèves et les équipes ne soient au centre des dispositifs.
Parce que derrière la question des horaires se trouvent les emplois. Derrière les emplois, les équipes. Derrière les équipes, les élèves. Et derrière les tableaux budgétaires, il y a cette question très simple : de combien d’adultes une école a-t-elle besoin pour faire correctement son travail ? Sur ce point, direction et enseignant finissent par dire presque la même chose. Leur demande n’a rien de spectaculaire. « Aidez- nous ! Aidez-nous avec des moyens humains. »
Nous quittons le bureau. De nouveau la porte, les couloirs, les marches. Dehors, le piquet est toujours là. Quelques enseignants devant une école, un mercredi matin. Rien qui ressemble, à première vue, à un événement historique. Mais les grandes transformations des services publics se voient rarement au moment où elles commencent. Elles apparaissent d’abord comme des horaires que l’on recompose, un poste qui disparaît, un éducateur qui manque, un professeur qui court entre plusieurs implantations, une machine que l’on attend depuis deux ans. Un enseignant passionné qui conseille à une jeune collègue de quitter le métier…
Publié le 27 août 2026.

