
On ne lui avait pas dit, au ministre de l’Intérieur, que le réchauffement climatique provoquerait des mégafeux en Belgique. S’il avait su…
Ce n’est pas bien de toujours s’attaquer à Bernard Quintin, comme on le fait depuis dix jours. D’abord parce que le garçon est passé quasi directement du job de diplomate à celui de ministre de l’Intérieur (non élu), propulsé là on ne sait trop pourquoi par la grâce de Saint Georges-Louis. Avant cela, Bernard avait passé 25 ans entre courbettes et petits fours dans des ambassades belges de par le monde. Presque toute sa vie d’adulte, en somme. Et donc ce n’est pas facile pour lui, qui ne connaît pas bien la Belgique. Donc ses forêts et ses Fagnes. Donc ses pompiers. Donc sa Protection civile.
D’ailleurs, ce n’est pas lui qui a décidé de démantibuler cette Protection civile, sous le gouvernement Michel. C’est un autre grand visionnaire : son collègue de la N-VA, Jan Jambon, ministre de l’Intérieur avant lui. Pour vous dire comme il ne peut rien faire sur rien, ce n’est même pas Bernard non plus qui a décidé de la fusion des zones de police de la Région bruxelloise qu’il doit pourtant mettre en œuvre. Une fusion dont personne ne voit l’utilité. Ni les commissaires, ni les policiers, ni les experts, ni les bourgmestres des 19 communes. C’est encore la N-VA qui a décidé que c’était obligatoire. Or, au MR, on applique parfaitement la formule gouvernementale dictée par Bart De Wever et la N-VA : je pense donc tu suis.
Donc bref, Nanard ne pouvait pas savoir que le pays était rempli de forêts et de tourbes très inflammables : la N-VA ne lui avait pas dit. Et pour cause, elles sont presque toutes situées en Wallonie, ce qui, par définition, est le cadet des soucis nationalistes flamands, qui s’en quichent la tarte. Et puis, il faut un peu comprendre le bonhomme : au nom de l’économie triomphante, le MR biberonne depuis des décennies ses ouailles au climato-déni en traitant l’écologie de « punitive ». Et aussi au cassage de ces coûteux services publics auxquels il convient d’appliquer des compressions de personnel et de matériel, y compris aux services de secours. Ce qui se pratique ardemment. Donc quand tous les climatologues du pays ont alerté sur un réchauffement climatique qui allait très rapidement provoquer l’accélération des canicules, de longues sécheresses et donc des grands feux de forêts, en ce compris dans le nord de l’Europe, Bernard s’est dit qu’il s’agissait de lubies de bobos-écolos, probablement islamo-bio-gauchistes.
Ce n’est donc pas que Bernard soit irresponsable, c’est juste qu’il était mal préparé dans sa tête. La faute, très certainement, à ces experts qui ne lui ont pas crié assez fort que les feux de forêts seraient le principal danger à combattre. Et aussi que les Fagnes et la plupart de nos denses forêts étaient peu accessibles par le sol. Alors quand ces mêmes gauchos du climat et des forêts ont vivement conseillé au gouvernement d’équiper nos services de secours de moyens aériens pour combattre ces feux, Bernard a pris son plus bel air de dédain libéral. Et, en avril dernier à la Chambre, il a lu ce communiqué désormais célèbre : « Un investissement dans des moyens aériens spécifiques de la sécurité civile serait non seulement fort coûteux, mais surtout son maintien, l’entretien du matériel et la formation des pilotes représentent une somme conséquente récurrente. Le risque de feu de forêt n’est certainement pas négligeable mais il ne justifie pas à lui seul de capter tant de moyens budgétaires que ceci hypothéquerait la capacité de répondre aux autres risques. » Une déclaration qui, 3 000 hectares de Hautes Fagnes brûlées plus tard, en fait le Nanard de l’année. Loin derrière l’inatteignable Clarinval, toutefois, qui restera à jamais le « Dave du siècle » avec son grandiose « il faut faire une pause climat, on est allé trop vite et trop loin ».
Attention, notre ministre de l’Intérieur n’est pas inactif. Ça, non ! Bernard s’est par exemple rendu personnellement dans les Fagnes pour chaleureusement féliciter les pompiers. Les mêmes pompiers auxquels il refuse d’accorder les moyens humains et matériels nécessaires. Pour vous dire à quel point ça félicite bien au MR, il y était accompagné de deux autres « ingénieurs » libéraux : le ministre-président wallon, Adrien Dolimont, et sa ministre de la Nature, Anne-Catherine Dalcq. Les mêmes qui sont actuellement occupés à « réformer » le Département de la Nature et des Forêts (DNF), c’est-à-dire à le démanteler en compressant là aussi le nombre d’agents et les budgets. Et tant pis si, par leur connaissance des lieux, les gardes-forestiers sont les plus indiqués pour guider les services d’incendie dans le dédale des forêts.
En bombant le torse d’autosatisfaction, Nanard s’est aussi félicité d’un truc qu’on connaît assez mal chez les libéraux, et qui a fonctionné plein pot dans les Hautes Fagnes : la solidarité. Les pompiers, la Protection civile (amputée), l’armée, la police et les agents du DNF (amputé aussi) ont pu compter sur une mobilisation exceptionnelle des agriculteurs, d’entreprises de transport par toupie et de tas d’autres bénévoles pour acheminer l’eau jours et nuits. Gracieusement. Une solidarité européenne, aussi, avec les pays voisins qui ont envoyé leurs hélicos ou leurs hydravions largueurs d’eau dont ils sont, eux, équipés. À ce propos, j’ai une question, Bernard : que fera-t-on si, lors de prochains étés, d’autres incendies ravagent nos forêts en même temps que celles de nos voisins qui mobiliseront leurs engins aériens chez eux ? Tu ne sais pas ? Je me doutais. Peut-être qu’en renonçant à quelques F-35, ça fera l’affaire. Ah mais non, suis-je bête, la N-VA ne voudra pas…
Mais paraît-il que tu as d’autres très bonnes idées, ai-je entendu, mon Nanard. Tu proposes par exemple de tracer des chemins suffisamment larges à travers les Fagnes pour que les pompiers puissent y accéder facilement, c’est ça ? Donc d’abord tu voudrais lacérer de routes ce joyau unique. Et sur un sol fait de tourbes, c’est-à-dire de matière végétale profonde de deux à trois mètres sans aucune matière minérale, tu comptes faire rouler des camions de plusieurs tonnes eux-mêmes remplis de dix à quinze tonnes d’eau. T’sais quoi, Nanard ? J’ai une proposition à te faire : et si pour une fois tu consultais les scientifiques avant de l’ouvrir ? Merci, ce serait bien. Et si vraiment ça te démange, la prochaine fois qu’il y aura un mégafeu en Ardenne, tu te déguiseras en pompier, tu prendras un jerrican et ton arrosoir de jardin pour jouer à l’homme du feu. Comme ça, après, tu pourras t’auto-féliciter.

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

